Les guerres, la faillite de l’État et le néocolonialisme ou la violence comme mode de gouvernance

La guerre est devenue, pour des millions de Congolais, une expérience aussi banale que la pluie ou le soleil. On naît dans la guerre, on grandit dans la guerre, on meurt dans la guerre, et parfois l'on tue dans la guerre, sans jamais avoir connu autre chose. Depuis 1996, l'Est de notre pays est en proie à des violences armées qui ont fait plus de morts que n'importe quel conflit depuis la Seconde Guerre mondiale. Des millions de personnes ont péri, des millions ont été déplacées, des millions ont été violées, torturées, réduites en esclavage. Et pourtant, le monde regarde ailleurs, ou regarde mal, avec des explications qui ne convainquent que ceux qui les profèrent. «Conflits ethniques», dit-on. «Haines ancestrales», répète-t-on. «Faillite de l'État», conclut-on. Autant de formules qui évacuent la question des responsabilités, qui invisibilisent les véritables enjeux, qui dépolitisent la violence pour mieux la folkloriser. Cet essai refuse ces explications paresseuses. Il propose une autre lecture : celle d'une guerre pour les ressources, menée par des puissances régionales avec la complicité d'intérêts globaux, et rendue possible par la faiblesse entretenue de l'État congolais. Il montre comment les accords de paix ont institutionnalisé le pillage, comment l'impunité a été érigée en système, comment le néocolonialisme continue de fonctionner, par d'autres moyens. Il ne se contente pas de décrire. Il cherche à comprendre pour agir. Car la paix ne viendra pas de l'extérieur. Elle ne sera pas négociée à New York, à Nairobi ou à Luanda. Elle sera construite ici, par nous, quand nous aurons la force de reconquérir notre souveraineté.

Depuis son indépendance, et plus encore depuis 1996, la République Démocratique du Congo (RDC) est le théâtre de violences armées qui ont causé la mort de millions de personnes et le déplacement de millions d’autres. Ces violences ne sont pas des accidents de l’histoire, des résurgences de «haines ancestrales», ou des conséquences de la «faillite de l’État». Elles sont le produit d’une économie politique de la guerre qui combine intérêts locaux, régionaux et globaux. La matrice de ces guerres est la prédation des ressources naturelles. Le coltan, l’or, le diamant, le bois, le cobalt, le cuivre sont les richesses qui sont l’enjeu réel des conflits qui déchirent l’Est du pays depuis trente ans. Des puissances régionales (Rwanda, Ouganda, etc.) ont bâti une part significative de leur économie sur le pillage des ressources congolaises, utilisant des groupes armés comme proxys pour maintenir un chaos contrôlé. Des multinationales, avec la complicité de réseaux financiers internationaux, ont organisé l’exportation et la commercialisation de ces minerais de sang. Les accords de paix successifs, de Lusaka à Sun City, n’ont pas mis fin à cette logique. Ils l’ont institutionnalisée, en intégrant les chefs de guerre dans l’armée et le gouvernement, en légalisant de facto le pillage, en garantissant l’impunité aux criminels. La paix a été négociée comme un partage du butin, non comme la construction d’un ordre juste. La faillite de l’État est à la fois la cause et la conséquence de cette situation. Cause, parce qu’un État faible ne peut pas protéger son territoire, ni contrôler ses frontières, ni empêcher le pillage de ses ressources. Conséquence, parce que la guerre permanente empêche toute consolidation institutionnelle, tout développement économique, et toute construction nationale. Le néocolonialisme, dans ce contexte, n’est pas une formule rhétorique. Il est une réalité concrète. Des puissances étrangères continuent de dicter leur loi au Congo, par l’intermédiaire de leurs alliés régionaux, par le contrôle des institutions financières internationales, par la manipulation des récits médiatiques. L’assassinat de Lumumba en 1961 n’était pas un accident ; il était l’acte fondateur d’un ordre néocolonial qui perdure aujourd’hui. La sortie de cette spirale suppose une reconquête de la souveraineté à tous les niveaux : militaire (refondation de l’armée, capacité de dissuasion), politique (renforcement des institutions, lutte contre l’impunité), économique (contrôle des ressources, renégociation des contrats), et diplomatique (alliances stratégiques, refus de la tutelle). Elle suppose aussi un travail de vérité et de justice, pour que les crimes du passé ne restent pas impunis et ne préparent pas les crimes de demain.


(… à suivre).

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