La crise de citoyenneté en RDC – Le peuple absent ou la souveraineté confisquée

Qu'est-ce qu'un citoyen ? Dans la tradition républicaine, le citoyen est celui qui participe à la chose publique, qui délibère des lois, qui choisit ses gouvernants, qui contrôle leur action, qui contribue par l'impôt aux charges communes, qui bénéficie en retour des services publics. Le citoyen est un acteur, non un spectateur. Il est un sujet de droit, non un objet de pouvoir. Qu'est-ce que le citoyen congolais aujourd'hui ? Il est, pour l'essentiel, un administré. Il est convoqué aux urnes tous les cinq ans, mais son vote est acheté ou ignoré. Il est invité à payer l'impôt, mais l'argent disparaît dans des circuits opaques. Il est sommé de respecter la loi, mais la loi change au gré des intérêts des puissants. Il est, dans les moments de crise, mobilisé comme chair à canon, mais jamais consulté sur la guerre ou la paix. Ce hiatus entre la proclamation et la réalité est au cœur de la crise de citoyenneté. Le peuple est souverain en droit, mais il est absent en fait. La République se réclame de lui, mais elle se passe de lui. Comment en est-on arrivé là ? Comment le citoyen a-t-il été progressivement évacué de la cité ? Par quels mécanismes la souveraineté populaire a-t-elle été confisquée ? Et comment restaurer cette citoyenneté active, sans laquelle il n'est pas de démocratie véritable ? Cet essai explore ces questions. Il analyse les racines historiques de la crise, ses manifestations contemporaines, ses liens avec les autres pathologies nationales. Il ne se contente pas de décrire ; il propose des pistes pour refonder la citoyenneté sur des bases nouvelles, une citoyenneté active, informée, participative, digne de ce nom.

La République Démocratique du Congo se proclame, dans sa constitution, une «République démocratique» fondée sur la souveraineté du peuple. Pourtant, jamais peut-être le peuple n’a été aussi absent de la conduite des affaires publiques que dans ce régime qui se réclame de lui. Ce paradoxe est au cœur de la crise de citoyenneté qui paralyse la nation. En effet, le citoyen congolais est, dans les faits, un sujet. Il subit la loi plus qu’il ne la consent. Il paie des impôts sans voir de services publics en retour. Il vote tous les cinq ans, mais son vote est acheté, truqué, ou rendu sans effet par la trahison des élus. Il est convoqué à des meetings, mais jamais consulté sur les décisions qui engagent son avenir. Cette situation est le produit d’une histoire longue de dépossession, où le peuple a été systématiquement maintenu à l’écart du pouvoir. La colonisation l’avait exclu de la citoyenneté. Le mobutisme l’avait transformé en spectateur du culte de la personnalité. Les guerres l’ont réduit à l’état de victime. La démocratie de façade l’a confiné au rôle d’électeur intermittent. Cette crise de citoyenneté est aggravée par plusieurs facteurs. Le clientélisme politique transforme le vote en transaction, et le citoyen en client. Le tribalisme instrumentalisé divise le peuple et l’empêche de se constituer en force collective. L’anesthésie religieuse détourne l’énergie contestataire vers l’attente du miracle. Et l’absence d’éducation civique laisse les citoyens sans les outils pour comprendre leurs droits et les faire respecter. Les conséquences de cette crise sont multiples. D’abord, un sentiment d’impuissance généralisé, le citoyen ne croyant plus que son action puisse changer quoi que ce soit. Ensuite, un repli sur les solidarités primaires (ethniques, claniques, religieuses), seuls espaces où il peut encore exercer une influence. Enfin, une démission civique massive qui se manifeste par l’abstention électorale, le non-paiement de l’impôt, le contournement de la loi, et le développement de l’économie informelle. Tout cela est mortel pour la Nation. Refonder la citoyenneté est donc une urgence. Cela suppose d’abord une éducation civique de masse, qui apprenne à chaque Congolais ses droits, ses devoirs, et les moyens de les faire valoir. Cela suppose une démocratie participative qui associe les citoyens aux décisions entre les élections (budgets participatifs, référendums d’initiative populaire, consultations locales, etc.). Cela suppose une justice accessible qui permette aux citoyens de défendre leurs droits. Et cela suppose, surtout, une lutte contre toutes les formes de clientélisme et de manipulation, qui transforment le citoyen en objet plutôt qu’en sujet.


(… à suivre).

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