Toute entreprise de reconstruction civilisationnelle qui se veut durable doit reposer sur des fondements philosophiques explicites. Un mouvement politique qui ne s’enracine pas dans une conception cohérente de l’humain, de la société et du cosmos risque de n’être qu’une agitation sans lendemain, une réponse conjoncturelle à des problèmes structurels. C’est pourquoi le mouvement KEMET, avant même d’énoncer son projet civilisationnel intégral, pose les bases de sa vision du monde. Celle-ci s’articule autour de trois piliers fondamentaux. Le premier est l’Ubuntu, conçu comme humanisme intégral africain, une philosophie de l’être-ensemble qui définit notre conception de la personne et de la communauté. La Maât représente l’accomplissement cosmique et éthique de cet humanisme, et est l’ordre juste qui donne sa plénitude à l’existence individuelle et collective. Le deuxième, emprunté au vocabulaire des sciences physiques mais transposé sur le plan philosophique, est la néguentropie, ce principe d’organisation et de complexification croissante qui s’oppose à la désagrégation entropique et constitue la matrice profonde de notre vision du monde. À cette double assise philosophique s’adjoint une idéologie politique clairement assumée : le lumumbisme, dont nous déclinons la conception et les implications comme héritage vivant d’une pensée et d’un combat pour la souveraineté, l’unité et la dignité.
1. L’Ubuntu, humanisme intégral africain
1.1. Genèse et définitions fondamentales. L’Ubuntu est une philosophie ancestrale partagée par l’ensemble des peuples de langues bantoues d’Afrique, de l’Est à l’Ouest jusqu’au Sud du continent. Le terme lui-même provient des langues nguni (zoulou, xhosa, ndébélé) et signifie littéralement «humanité» ou «qualité d’être humain». Il se retrouve sous différentes appellations dans toute l’Afrique (botho au Botswana et au Lesotho, utu en swahili, bumuntu en Tanzanie, vimuntu au Mozambique, unhu au Zimbabwe, bomoto en République Démocratique du Congo, maaya au Mali et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, etc.). Cette universalité à travers le continent atteste d’un fonds commun de la pensée africaine, d’une conception partagée de l’humain qui transcende les frontières ethniques et nationales. Comme le souligne Cheikh Anta Diop, cette unité culturelle de l’Afrique noire n’est pas une construction artificielle mais une réalité historique profonde, dont Ubuntu est l’une des manifestations les plus éloquentes. La formulation la plus célèbre de cette philosophie est l’adage zoulou : Umuntu ngumuntu ngabantu, qui se traduit en «Une personne est une personne à travers les autres personnes». Cette maxime, d’une concision remarquable, contient en elle une révolution anthropologique complète. Elle signifie que l’humanité ne se conquiert pas dans la solitude mais dans la relation ; que le «je» n’advient que par et dans le «nous» ; que l’être humain n’est pas un atome isolé mais un nœud dans un réseau de relations qui le constituent. John Mbiti, le théologien et philosophe kényan, a popularisé une autre formulation, complémentaire : «Je suis parce que nous sommes, et parce que nous sommes, donc je suis». Cette phrase inverse le cogito cartésien («Je pense donc je suis») dans son orientation fondamentale. Là où Descartes partait de l’individu pensant pour fonder la certitude, la pensée africaine part de la communauté pour fonder l’identité. Le «nous» est logiquement et ontologiquement antérieur au «je».
1.2. Les dimensions constitutives de l’Ubuntu. L’Ubuntu n’est pas simplement une morale, une invitation à la gentillesse ou à l’altruisme. C’est d’abord une ontologie, c’est-à-dire une théorie de l’être. Pour cette philosophie, l’être lui-même est fondamentalement relationnel. Comme l’explique Mogobe Ramose, l’Ubuntu repose sur une conception de l’être comme «mouvement» et «interconnexion». Il parle de «rhéomode», du grec rheo (couler), pour évoquer cette dynamique fondamentale de l’existence, cet écoulement permanent qui relie toutes choses. Cette conception postule que rien n’existe isolément, que tout être est un être-avec, que la réalité elle-même est tissée de relations. C’est sur cette base ontologique que cette se déploie, sans s’y réduire, une éthique complète, dont les valeurs cardinales ont été systématisées par le philosophe Maulana Karenga. La première valeur est le respect mutuel. Dans la conception ubuntu, chaque être humain est porteur d’une dignité inaliénable. Cette idée trouve son expression la plus ancienne dans les enseignements maâtiens de l’Égypte antique, qui définissaient l’humain comme possesseur d’une dignité et d’une divinité intrinsèques, sacré et méritant le plus haut respect. Le respect mutuel n’est donc pas une concession gracieuse mais la reconnaissance d’une réalité ontologique. La deuxième est la sollicitude mutuelle. Elle se manifeste comme bienveillance, compassion, attention et réponse justes aux besoins de l’autre. C’est le souci constant du bien-être et de l’épanouissement de chacun. Cette sollicitude n’est pas un sentiment vague mais une disposition active qui se traduit en actes concrets. La troisième valeur est celle du partage mutuel. L’Ubuntu nous enjoint de partager ce que nous sommes et ce que nous avons. Il s’agit d’une éthique du partage qui inclut le partage du statut, du savoir, de l’espace (social et naturel), des ressources, du pouvoir, des intérêts et de la responsabilité de construire le monde bon que nous souhaitons tous. Le partage n’est pas ici une option charitable mais un mode d’être fondamental. La troisième est la vie harmonieuse ensemble. L’Ubuntu est le principe cosmique d’harmonie. Il vise à construire et maintenir l’harmonie dans les relations humaines et entre l’humain et la nature. Cette harmonie n’est pas une simple absence de conflit mais une qualité positive de la vie collective. Et la quatrième est l’engagement partagé pour la paix par la justice. Le concept swahili de kupatana exprime cette idée de «s’obtenir et s’atteindre mutuellement» dans un processus où chacun trouve ce qui lui est dû. La paix n’est pas la simple absence de guerre mais le résultat d’une justice effective. Les implications économiques, financières, politiques, culturelles, et sociales de ces valeurs sont immenses.
1.3. Ubuntu comme critique du paradigme individualiste. L’Ubuntu prend tout son sens en opposition au paradigme individualiste qui domine la pensée occidentale moderne. Là où l’individualisme pose l’être humain comme un atome autosuffisant qui entre secondairement en relation avec d’autres atomes, l’Ubuntu pose la relation comme première et constitutive. Cette opposition n’est pas seulement théorique. Elle a des implications pratiques considérables. Là où l’individualisme engendre la compétition généralisée, la marchandisation des relations humaines et l’exploitation sans limites de la nature, l’Ubuntu propose la coopération, la communalité des ressources et une relation de respect avec l’environnement. Il offre ainsi une option significative et une alternative aux vues et pratiques dégradantes, exploitantes et oppressives qui trop souvent définissent et souillent les relations des humains entre eux et avec le monde naturel. Ainsi, être libre n’est pas seulement se défaire de ses chaînes, mais vivre d’une manière qui respecte et enhance la liberté des autres. Cette définition de la liberté comme liberté-en-relation, comme liberté qui ne se réalise pleinement que dans la reconnaissance de la liberté des autres, est celle ubuntienne.
1.4. L’Ubuntu comme fondement d’une nouvelle politique. Pour le mouvement KEMET, l’Ubuntu n’est pas une référence culturelle accessoire mais le fondement même de notre conception du politique. Il implique une vision de l’État non comme appareil de domination mais comme instance de coordination de la vie collective au service du bien commun. Il implique une conception du développement non comme accumulation individuelle mais comme épanouissement partagé. Il implique une relation à la nature non comme réservoir de ressources à exploiter mais comme partenaire dans un équilibre cosmique. Comme le souligne Karenga, l’Ubuntu doit être pratiqué et rendu manifeste dans l’amélioration continue de la vie des gens, dans l’engagement respectueux envers l’environnement, et dans le bien partagé dans et pour le monde. Cette exigence de concrétude, de traduction dans les faits, est cruciale. L’Ubuntu n’est pas un sédatif moral pour la colère légitime et la résistance des peuples, mais un principe actif de transformation sociale.
2. La Maât, accomplissement de l’Ubuntu
2.1. La Maât dans la civilisation de Kemet. Si l’Ubuntu est la philosophie de l’être-ensemble qui traverse l’Afrique des grands lacs à l’Atlantique sud, la Maât en est l’accomplissement le plus élaboré, le plus systématisé. Elle constitue le cœur philosophique de la civilisation de Kemet, cette première fois où l’Afrique a produit une vision totale du monde. La Maât est un concept complexe, difficile à traduire dans les catégories occidentales. Elle est à la fois vérité, justice, ordre cosmique, rectitude morale, équilibre et harmonie. Comme l’explique l’égyptologue Jan Assmann, la Maât est le principe qui assure la cohésion du cosmos, de la société et de l’individu. Elle est ce qui permet au soleil de se lever chaque matin, au Nil de couler régulièrement, aux saisons de se succéder, mais aussi ce qui fonde la justice entre les humains et la droiture du cœur individuel. Dans la théologie memphite, l’une des plus anciennes cosmologies élaborées par l’humanité, la création du monde est présentée comme l’établissement de la Maât. Le dieu Ptah, par la pensée (le cœur) et la parole (la langue), crée l’ordre à partir du chaos primordial. La Maât est donc inscrite dans la structure même du réel. Elle n’est pas un commandement extérieur venu d’un dieu lointain mais la loi interne de l’univers, celle que tout être, des dieux aux humains en passant par les forces naturelles, est appelé à respecter.
2.2. La Maât comme accomplissement de l’Ubuntu. La relation entre Ubuntu et Maât n’est pas une simple juxtaposition. Elle est de l’ordre de l’accomplissement, de l’élévation à un niveau supérieur de généralité et de profondeur. L’Ubuntu, dans sa formulation classique, met l’accent sur les relations interhumaines. Il dit comment les personnes doivent se comporter entre elles pour être pleinement humaines. La Maât élargit cette perspective à l’ensemble du cosmos. Elle enseigne que les mêmes principes d’harmonie, de justice, de réciprocité qui régissent les relations humaines régissent aussi les relations entre les humains et la nature, entre les humains et les dieux, entre le visible et l’invisible, entre les vivants et les morts. La civilisation de Kemet était ainsi fondée sur une compréhension claire de l’interdépendance entre les défunts ainsi que la relation organique entre l’homme, l’animal et la nature. Cette vision holistique, qui intègre dans un même tissu relationnel les vivants, les ancêtres, les forces naturelles et le cosmos tout entier, est l’extension naturelle de l’intuition ubuntienne, présente dans toute l’Afrique noire. Les travaux de Maulana Karenga sur la Maât comme idéal moral dans l’Égypte ancienne établissent clairement cette continuité. La Maât représente la formulation la plus achevée de cette éthique relationnelle que l’Ubuntu exprime sous une forme plus immédiate, plus proche de l’expérience quotidienne. Là où l’Ubuntu dit une personne est une personne à travers les personnes, la Maât ajoute : et cette personne, avec toutes les autres, est insérée dans un ordre cosmique qui la dépasse et la fonde.
2.3. Les quarante-deux principes de Maât. L’une des expressions les plus concrètes de la Maât est la «Confession négative» du chapitre 125 du Rituel (Livre des Morts ou de la venue au jour), où le défunt, devant le tribunal d’Osiris, énumère les fautes qu’il n’a pas commises. Ces «déclarations d’innocence» sont au nombre de quarante-deux, une pour chaque dieu assesseur représentant les nomes (provinces) d’Égypte. Ces principes couvrent l’ensemble de la vie morale : «Je n’ai pas commis d’injustice», «Je n’ai pas volé», «Je n’ai pas convoité les biens d’autrui», «Je n’ai pas fait souffrir les animaux», «Je n’ai pas pollué l’eau», «Je n’ai pas profané les lieux sacrés», «Je n’ai pas altéré les poids et mesures», «Je n’ai pas opprimé les pauvres», «Je n’ai pas causé de larmes«, «Je n’ai pas frappé sans cause», etc. Cette liste impressionnante témoigne d’une éthique qui intègre dimensions individuelle, sociale et écologique. Le respect des animaux, la pureté de l’eau, l’honnêteté dans les transactions commerciales, la protection des faibles, la maîtrise de la violence,… tout cela relève de la Maât. C’est un système moral complet, dont l’exigence s’impose à tous, du pharaon au plus humble paysan.
2.4. La Maât comme principe de gouvernement. Dans la conception kamitique, le pharaon n’est pas un souverain absolu au sens moderne. Il est celui qui «fait vivre la Maât» et «détruit Isfet» (le chaos, le désordre, l’injustice). Sa légitimité repose sur sa capacité à maintenir l’ordre cosmique et social. S’il échoue, s’il laisse l’injustice prospérer, la famine peut s’abattre sur le pays, les ennemis peuvent triompher aux frontières, l’ordre cosmique lui-même peut être menacé. Cette conception fait de la justice non pas une option politique parmi d’autres mais le fondement même de l’autorité. Un gouvernement qui ne gouverne pas selon la Maât est illégitime par définition, quelles que soient les procédures formelles de sa mise en place. Cette idée, d’une actualité brûlante, rejoint les réflexions contemporaines sur l’État de droit et la justice sociale, mais avec une profondeur métaphysique que les théories modernes ont perdue.
2.5. La Maât et la renaissance africaine. Pour le mouvement KEMET, la Maât n’est pas un objet de musée mais une source vive pour penser le monde de demain. Nous voyons dans la métaphysique africaine, celle de l’Ubuntu et de la Maât, la possibilité de guérir le monde. Cette ambition peut sembler démesurée. Elle ne l’est pas si l’on considère la nature des crises auxquelles l’humanité est confrontée aujourd’hui. Crise écologique : la Maât enseigne le respect de la nature comme partenaire, non comme objet. Crise du lien social : l’Ubuntu enseigne que nous ne devenons humains qu’à travers les autres. Crise du sens : la vision cosmique de la Maât replace l’existence humaine dans un ordre qui la dépasse. Crise de la gouvernance : la conception kamitique de l’autorité comme service de la justice interroge nos pratiques politiques.
3. La néguentropie, matrice philosophique du mouvement
3.1 Genèse scientifique du concept. Le concept de néguentropie (contraction de «negative entropy») a été introduit dans la physique par le grand physicien Erwin Schrödinger, prix Nobel, dans son ouvrage fondateur What is Life? (1944). Schrödinger cherchait à comprendre comment les organismes vivants pouvaient maintenir et même accroître leur organisation interne alors que les lois de la thermodynamique semblaient imposer une dégradation inéluctable de toute structure vers le désordre. En effet, la thermodynamique classique, formulée par Rudolf Clausius au XIXe siècle, énonce que dans un système isolé, l’entropie (mesure du désordre) ne peut qu’augmenter. C’est ce qu’on appelle parfois la «flèche du temps», soit l’idée que tout évolue vers l’homogénéité, l’indifférenciation,… la «mort thermique». Or les êtres vivants manifestent la propriété inverse : ils s’organisent, se complexifient, maintiennent leur structure contre les forces de désagrégation. Schrödinger proposa alors que les organismes vivants se nourrissent «d’entropie négative». Ils importent de l’ordre de leur environnement pour compenser la production interne de désordre. Ils sont, pour ainsi dire, des îlots de résistance à la marée montante de l’entropie cosmique. Le mathématicien et physicien Léon Brillouin systématisa ce concept en 1956, dans Science and Information Theory, en proposant le terme «néguentropie» pour désigner cette entropie négative, cette capacité à créer et maintenir de l’ordre. Parallèlement, Norbert Wiener, le père de la cybernétique, développait des idées similaires en reliant entropie et information.
3.2. De la physique à la philosophie. Ce concept, né dans les sciences physiques, a rapidement montré sa fécondité pour penser des phénomènes bien au-delà de la thermodynamique. En effet, la néguentropie permet de penser à l’intérieur d’un même cadre les processus thermodynamiques de désorganisation croissante de l’univers, et les phénomènes d’organisation tels que l’épigenèse d’un embryon, l’évolution complexifiante des formes vivantes, la régulation homéostatique d’un organisme, l’adaptation croissante des comportements réflexes, instinctifs, intelligents, etc. Des chercheurs contemporains ont alors proposé d’ériger la néguentropie en principe explicatif unifié de l’ordre dynamique. Shripad Mahulikar et Heinz Herwig, dans leurs travaux, formulent un «principe de néguentropie» pour l’existence de l’ordre, et un «principe de production maximale de néguentropie» pour son évolution. Ces principes seraient les contreparties des principes entropiques classiques et permettraient une explication unifiée de la création, de l’existence, de l’évolution et de la destruction de l’ordre, en utilisant uniquement les principes thermodynamiques.
3.3 La néguentropie comme matrice de notre vision du monde. Pour le mouvement KEMET, la néguentropie n’est pas un concept technique emprunté à la physique pour faire savant. Elle est la matrice profonde qui donne sa cohérence à notre vision du monde, le pont entre les sciences de la nature et les sciences humaines, entre la physique et la philosophie.
3.3.1 Contre l’entropie coloniale. L’histoire de l’Afrique peut être lue comme une longue lutte contre l’entropie. L’esclavage, la colonisation, le néocolonialisme sont des forces entropiques. Elles désorganisent, détruisent les structures sociales, effacent les mémoires, et brisent les continuités. Elles tendent à ramener l’Afrique à l’état de «poussière de peuples» indifférenciés, sans histoire, sans projet. Notre élan néguentropique est le mouvement inverse et consiste en la réorganisation, la reconstruction, et la création de nouveaux ordres à partir du chaos. Elle est ce par quoi un peuple survit à sa destruction programmée. Elle est ce par quoi les déportés ont maintenu leur humanité dans l’enfer des plantations. Elle est ce par quoi les colonisés ont puisé dans leurs traditions de quoi résister à l’acculturation. Elle est ce par quoi aujourd’hui nous entreprenons de rebâtir.
3.3.2 La néguentropie et la civilisation. Toute civilisation est un projet néguentropique. Elle est une tentative d’arracher un ordre au chaos, de construire des structures durables, d’accumuler du sens et du savoir, de transmettre à travers les générations. La civilisation de Kemet fut l’un des projets néguentropiques les plus réussis de l’histoire humaine par ses trois mille ans de continuité, une organisation sociale complexe, des réalisations architecturales qui défient encore notre compréhension, un système d’écriture, une science, et une philosophie. Notre projet de Nation-Civilisation s’inscrit dans cette lignée. Il s’agit de créer les conditions d’une production continue d’ordre, de sens, de beauté, de justice contre toutes les forces qui poussent à la désagrégation.
3.3.3 La néguentropie et le développement. Le développement, dans cette perspective, n’est pas d’abord une affaire de taux de croissance ou d’indicateurs quantitatifs. Il est la capacité d’un système social à maintenir et accroître son organisation interne, sa complexité, et sa résilience. Un pays qui s’enfonce dans la corruption, la médiocrité, l’improvisation permanente est un pays entropique, quels que soient ses chiffres macroéconomiques. Un pays qui bâtit des institutions solides, qui forme des élites compétentes et intègres, qui préserve et enrichit son patrimoine culturel, qui invente des solutions adaptées à ses problèmes, est un pays néguentropique.
3.3.4 La néguentropie et l’Ubuntu-Maât. La néguentropie rejoint ici l’Ubuntu et la Maât. L’Ubuntu est un principe néguentropique parce qu’il crée du lien là où il y a séparation, de la solidarité là où il y a compétition, de la communauté là où il y a atome. La Maât est un principe néguentropique parce qu’elle instaure un ordre juste qui permet à la société et au cosmos de se maintenir et de prospérer. En fait, la civilisation kamitique a évolué à partir d’une compréhension du cosmos ainsi que de la valorisation de l’auteur métaphysique de la cosmogonie. Cette compréhension du cosmos incluait une perception des lois de l’ordre et de l’harmonie qui anticipe, sur le mode symbolique et religieux, ce que la science moderne découvre sous le nom de néguentropie.
3.4. Néguentropie et action politique. Concrètement, cette matrice néguentropique informe notre conception de l’action politique à plusieurs niveaux. Sur le plan éducatif, elle rappelle que former des êtres humains complets, capables de pensée critique et de création, est l’acte néguentropique par excellence. Chaque enfant éduqué est un surcroît d’ordre arraché au chaos de l’ignorance. Sur le plan institutionnel, elle rappel que bâtir des institutions solides, qui ne dépendent pas des personnes mais des règles, qui assurent la continuité au-delà des aléas, est une entreprise néguentropique. Sur le plan mémoriel, elle rappelle que préserver et transmettre l’histoire, les langues, les savoirs ancestraux, est un combat contre l’entropie de l’oubli. Sur le plan technologique et scientifique, elle rappelle qu’encourager l’innovation scientifique, technologique, et artistique, c’est augmenter la complexité et la richesse du système social. Et sur le plan moral, elle rappelle que lutter contre la corruption, c’est lutter contre une force entropique majeure qui désorganise et déstructure.
4. Le lumumbisme, idéologie politique du mouvement
4.1. Patrice Lumumba : vie et combat. Patrice Émery Lumumba (1925-1961) est une figure universellement reconnue de la lutte anticoloniale et panafricaine. Premier Premier ministre de la République Démocratique du Congo après l’indépendance du 30 juin 1960, il incarna l’espoir d’une Afrique libérée, souveraine, maîtresse de son destin. Son discours du 30 juin 1960, prononcé en présence du roi Baudouin, reste l’un des textes fondateurs de la conscience politique africaine. Il dit y : Cette indépendance, nous l’avons conquise par nos luttes, par nos souffrances, par notre sang versé… et nous allons montrer au monde ce que l’homme noir peut faire quand il travaille dans la liberté. Assassiné le 17 janvier 1961 avec l’implication des services secrets belges et de leurs alliés internationaux et complices compradores internes, Lumumba est devenu le symbole du martyre de l’Afrique et de la persistance de la prédation étrangère. Mais son héritage n’est pas seulement celui d’un mort illustre. Il est celui d’une pensée politique cohérente, dont nous devons dégager 4 principes/piliers pour fonder notre action présente.
4.1.1. La souveraineté inconditionnelle. Le premier pilier du lumumbisme est l’affirmation de la souveraineté comme principe non négociable. Pour Lumumba, l’indépendance politique n’était pas un transfert de pouvoir formel mais la reconquête de la capacité à décider par soi-même. Dans sa vision, la souveraineté n’est pas concédée par l’ancien colonisateur ; elle est un droit inhérent à tout peuple, qui s’exerce pleinement dès l’instant de la libération. Cette souveraineté a plusieurs dimensions, surtout celle politique (refus de toute tutelle, de tout protectorat déguisé, de toute ingérence dans les affaires intérieures), économique (contrôle des ressources nationales, refus de l’exploitation étrangère, développement d’une économie au service du peuple), et culturelle et cognitive (libération des esprits, réhabilitation des langues et des savoirs africains, etc.). Pour le mouvement KEMET, le lumumbisme nous rappelle que la souveraineté ne se négocie pas. Elle se conquiert et se défend. Et dans un monde où les formes de domination se sont sophistiquées (dette, conditionnalités, ingérence humanitaire, normes internationales imposées), cette vigilance souveraine reste plus que jamais d’actualité.
4.2.2 L’unité nationale et continentale. Le deuxième pilier est l’unité. Lumumba a lutté toute sa courte carrière politique contre les forces de division (ethniques, régionales, idéologiques, etc.) que la Belgique avait sciemment entretenues pour mieux régner. Il voyait dans l’unité nationale la condition sine qua non de la survie du Congo indépendant. Mais son horizon n’était pas seulement national. Lumumba était un panafricaniste convaincu. Il voyait l’indépendance du Congo comme une étape vers la libération totale du continent. Dans sa vision, les frontières héritées de la colonisation devaient être dépassées par une solidarité active entre les peuples africains. Pour le mouvement KEMET, cette double exigence (unité nationale et unité continentale) est au cœur de notre projet. La RDC, par sa taille, ses ressources, sa position géographique, a une responsabilité particulière dans la construction de cette unité africaine.
4.2.3 La dignité de l’homme noir. Le troisième pilier est la restauration de la dignité de l’homme noir. Le discours du 30 juin 1960 est avant tout une déclaration de dignité. Lumumba ne parlait pas seulement au nom des Congolais mais de tous les Noirs, de tous les opprimés. Son combat était celui de la reconnaissance de l’égale humanité de tous, au-delà des couleurs de peau. Il refusait l’humiliation, la condescendance, et le mépris. Pour le mouvement KEMET, cette exigence de dignité informe toute notre action. Elle implique de refuser toutes les formes d’infériorisation (économiques, culturelles, et intellectuelles). Elle implique de construire une société où chaque citoyen, quel que soit son origine ou son statut, peut vivre dans la fierté de ce qu’il est.
4.2.4 Le développement endogène et intégral. Le quatrième pilier, moins souvent souligné mais tout aussi important, est la conception lumumbiste du développement. Pour Lumumba, le développement ne pouvait être la simple reproduction des modèles occidentaux. Il devait partir des réalités congolaises, des besoins du peuple, des ressources du pays. C’était aussi un développement intégral, qui ne sépare pas l’économique du social, du culturel, du politique. Développer le pays, c’était former des hommes et des femmes capables de le prendre en charge, c’était réhabiliter les cultures et les langues, et c’était bâtir des institutions au service du peuple. Pour le mouvement KEMET, cette approche endogène et intégrale du développement est au cœur de notre projet. Nous ne cherchons pas à «rattraper» l’Occident sur son propre terrain, mais à inventer une voie africaine de développement, ancrée dans nos réalités et nos valeurs.
4.3. Lumumbisme et philosophie KEMET. Le lumumbisme n’est pas un ajout extérieur à la philosophie Ubuntu-Maât et à la matrice néguentropique. Il en est la traduction politique cohérente. L’Ubuntu trouve dans le lumumbisme son expression collective. Si «une personne est une personne à travers les personnes», alors la libération ne peut être individuelle. Elle est nécessairement collective, solidaire, fraternelle. Le peuple congolais, le peuple africain, doivent se libérer ensemble, parce qu’ils sont liés par une communauté de destin. La Maât quant à elle, trouve dans le lumumbisme son exigence de justice. Lumumba luttait contre l’Isfet (le chaos, l’injustice, l’ordre faux imposé par la colonisation, etc.). Il cherchait à établir un ordre juste où chacun aurait sa place, où la dignité de tous serait reconnue. Cette quête de Maât animait toute sa pratique politique. Enfin, la néguentropie trouve dans le lumumbisme son moteur historique. La colonisation était une force entropique majeure, détruisant les structures sociales, effaçant les mémoires, imposant le chaos. La lutte pour l’indépendance, puis pour la reconstruction, est un mouvement néguentropique, et consiste en la réorganisation et la recréation d’un ordre juste.
4.4 Le lumumbisme aujourd’hui. Qu’est-ce que le lumumbisme pour nous, au XXIe siècle ? C’est d’abord la fidélité à un esprit plutôt qu’à une lettre figée. Lumumba n’a pas eu le temps de développer une œuvre théorique complète. Son héritage est celui d’un homme d’action, dont la pensée s’est forgée dans la lutte et s’est exprimée dans des discours, des lettres, et des actes. Notre tâche est de prolonger cette pensée, de la systématiser, et de l’adapter aux défis de notre temps. C’est aussi la conviction que les combats de Lumumba ne sont pas terminés. La souveraineté du Congo reste menacée par des formes nouvelles de prédation et d’aliénation. L’unité nationale est sans cesse mise à l’épreuve par des manipulations extérieures et des faiblesses internes. La dignité de l’homme noir est encore bafouée dans trop de régions du monde. Et le développement endogène reste à construire. C’est enfin l’affirmation que le lumumbisme n’est pas la propriété exclusive d’un parti ou d’une famille politique. Il est un patrimoine commun du peuple congolais, un héritage à faire fructifier collectivement. Le mouvement KEMET se veut un des dépositaires de cet héritage, non pour le monopoliser mais pour le servir.
5. L’unité organique entre Ubuntu, Maât, Néguentropie et Lumumbisme
Nous avons déployé les trois dimensions de notre philosophie (l’Ubuntu comme humanisme intégral, la Maât comme accomplissement cosmique, la néguentropie comme matrice scientifique de notre vision du monde) et le lumumbisme comme idéologie politique. Ces différents éléments ne sont pas juxtaposés. Ils forment un système cohérent, une vision totale de l’humain, de la société et de l’action. L’Ubuntu pose le fondement et dit que l’être humain est relation, que la communauté est première, et que l’éthique du respect, de la sollicitude et du partage est constitutive de notre humanité. C’est la base de notre conception de la personne et de la vie ensemble. La Maât élève ce fondement à la dimension cosmique. Elle montre que le même principe d’harmonie qui régit les relations interhumaines régit aussi les relations avec la nature, avec les ancêtres, et avec l’invisible. La justice n’y est pas une convention humaine mais une loi de l’univers. L’Ubuntu trouve dans la Maât son accomplissement et sa plénitude. La néguentropie donne à cette vision sa traduction dans le langage des sciences contemporaines et dit que l’univers n’est pas seulement entropie et désagrégation ; mais qu’il est aussi, localement, production d’ordre, de complexité, et d’organisation. Notre action politique s’inscrit dans ce mouvement cosmique de lutte contre le chaos. L’Ubuntu et la Maât sont des principes néguentropiques appliqués à la vie humaine et sociale. Enfin, le lumumbisme incarne cette triple exigence dans le combat concret des peuples pour leur libération et leur épanouissement. Il est la politique de l’Ubuntu, la politique de la Maât, et la politique néguentropique. Il est la traduction dans l’histoire immédiate et dans la course de l’Histoire, des principes éternels de l’humanisme intégral africain.
Conclusion: Le Grand dessein en marche
Ainsi se dessine le Grand Dessein du mouvement KEMET. Il est celui de bâtir une société où chaque personne, reconnue dans sa dignité inaliénable, peut s’épanouir au sein d’une communauté solidaire ; un État organisé selon les principes de justice et d’harmonie qui régissent l’univers ; un développement qui ne détruit pas mais enrichit, qui ne sépare pas mais relie, qui ne désespère pas mais ouvre des horizons ; une Afrique enfin debout, souveraine, prospère, offrant au monde sa sagesse millénaire renouvelée par les apports de la science et de la technologie contemporaines. Ce Grand Dessein n’est pas une utopie. Il est l’actualisation, dans les conditions de notre temps, de ce que l’Afrique a toujours porté en elle à savoir une conception de l’humain comme être-de-relation, une vision du cosmos comme ordre harmonieux, une capacité à créer de l’ordre contre le chaos, et une volonté inébranlable de liberté et de dignité. Le chemin pour y arriver sera long. Les obstacles sont immenses. Mais nous savons désormais d’où nous venons, qui nous sommes, et où nous voulons aller. La philosophie nous éclaire. L’idéologie nous guide. Reste à marcher, ensemble, obstinément, jusqu’à la victoire.
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