Nous n’avons pas fait du choix du nom de notre mouvement politique un acte anodin. Nous l’avons voulu comme la manifestation de l’édifice idéologique que nous portons. Nous allons voulu un nom par lequel et dans lequel nous pouvions traduire et inscrire la totalité de notre Projet de société, du Grand dessein. De ce fait, notre intention de nommer notre mouvement « KEMET », ne cherche ni l’originalité facile ni la provocation stérile. Elle pose un acte de réparation mémorielle et de projection stratégique. L’Afrique a une histoire de gloire, décapitée, niée. Les récits dominants nous ont appris à regarder notre passé à travers le prisme déformant de la colonisation, comme si notre existence avait commencé avec la rencontre avec l’Europe. Comme si les ruines de Zimbabwe, les mosquées de Tombouctou, les stèles d’Axoum et les pyramides de Gizeh étaient des anomalies, des accidents de l’histoire, ou pire, des œuvres étrangères à la main noire. Cette entreprise de dépossession n’est pas innocente. Elle visait à intérioriser en nous un sentiment d’infériorité fondamentale. Le philosophe Hegel, dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire (1831), résumait cette vision en affirmant que l’Afrique n’était « pas une partie historique du monde », qu’elle n’avait « ni mouvement, ni développement à montrer ». Ces propos, émanant de l’un des penseurs majeurs de l’Occident, ont durablement structuré le regard porté sur le continent et ses enfants. Mais un peuple qui ne sait plus d’où il vient ne peut savoir où il va. C’est pourquoi le nom KEMET n’est pas un retour nostalgique au passé : c’est une boussole pour l’avenir.
1. KEMET, la terre noire et des noirs, un acte de vérité historique
1.1. Le sens premier du nom. Kemet, littéralement « la terre noire », était le nom que les premiers Égyptiens donnaient à leur pays. Cette appellation, que l’historiographie occidentale a longtemps traduite par une simple référence à la couleur du limon du Nil, prend une tout autre dimension lorsqu’on l’aborde avec les outils de l’historiographie africaniste. En effet, les Égyptiens anciens se désignaient eux-mêmes comme les « Kamits » ou « Kemtyou« , un terme qui signifie « Noirs ». Dans la langue pharaonique, la racine « Kem » indique systématiquement la couleur noire, et les habitants de la vallée du Nil ont souhaité se démarquer par cette caractéristique physique des populations leucodermes qu’ils considéraient comme étrangères.
1.2. Gerald Massey, un précurseur méconnu. Avant même les travaux de Cheikh Anta Diop, le poète et égyptologue autodidacte anglais Gerald Massey (1828-1907) avait posé les fondements de cette réhabilitation historique. Dans ses trois œuvres majeures – A Book of the Beginnings (1881), The Natural Genesis (1883) et Ancient Egypt: the Light of the World (1907), Massey consacra les trente-six dernières années de sa vie à démontrer l’audacieuse thèse pour son époque à savoir que l’Afrique fut la source première des peuples, des langues, des mythes, des sciences, des symboles et des religions du monde, et l’Égypte en fut le porte-voix. Pour Massey, la question était claire : « L’Éthiopie et l’Égypte produisirent la première civilisation du monde, et celle-ci était indigène. Pour autant que les archives de la langue et de la mythologie puissent nous guider, il n’y a rien au-delà de l’Égypte et de l’Éthiopie, sinon l’Afrique ». Il réfutait catégoriquement les thèses des égyptologues allemands de son époque qui postulaient une origine asiatique pour la civilisation égyptienne, en faisant valoir un argument simple : pourquoi les Égyptiens eux-mêmes regardaient-ils vers le sud, vers l’Afrique, comme leur berceau, appelant ces terres « Ta-neter », la terre des dieux ?
1.3. La confirmation scientifique de Cheikh Anta Diop. C’est Cheikh Anta Diop (1923-1986) qui donna à ces intuitions une assise scientifique incontestable. Dans Nations nègres et culture (1954), il entreprit de démontrer que la civilisation et la culture occidentales étaient fondamentalement d’origine négro-africaine. S’appuyant sur des données archéologiques, anthropologiques et linguistiques, il établit que la population de l’Égypte ancienne était noire, que les Égyptiens appelaient leur pays Kemet, c’est-à-dire « noir », et que les auteurs anciens (Hérodote, Diodore de Sicile, Strabon,…) témoignaient tous de cette réalité. Lors de la conférence de l’UNESCO sur « l’Histoire générale de l’Afrique » tenue au Caire en 1974, Cheikh Anta Diop et son disciple Théophile Obenga présentèrent leurs recherches sur l’identité raciale des anciens Égyptiens. Malgré les résistances de certains égyptologues européens, la validité de leurs démonstrations finit par être reconnue.
1.4. Ishango et la continuité africaine du génie scientifique. Cette vérité historique s’inscrit dans une continuité plus vaste. L’os d’Ishango, découvert en République Démocratique du Congo et datant de plus de 20 000 ans, porte les traces des premières opérations mathématiques complexes connues au monde. Les Ishangoans étaient des Africains noirs. Leur héritage n’est pas mort, il a été transmis, absorbé, développé, et la civilisation kamitique en est l’une des manifestations les plus éclatantes.
2. L’appel de tous les empires et royaumes d’Afrique : une gloire plurielle
Prendre le nom de KEMET, ce n’est pas réduire l’héritage africain à la seule vallée du Nil. C’est au contraire évoquer, par synecdoque, la totalité des splendeurs qui ont illuminé le continent des millénaires durant. Car si Kemet est la première civilisation mondiale, elle n’est pas la seule, et son nom devient le symbole de toutes ces autres voix qui ont chanté la gloire africaine.
2.1. Les empires du Nil et de la Corne de l’Afrique. Le royaume de Koush (1070 av. J.-C. – 350 apr. J.-C.), situé en Nubie (actuels Soudan et Égypte), a non seulement égalé mais conquis l’Égypte elle-même au VIIIe siècle avant notre ère, installant ses propres pharaons à la tête des Deux Terres. Surnommé le « Pays de l’Arc » pour la réputation de ses archers, Koush développa une civilisation originale avec sa propre écriture, ses pyramides (plus nombreuses qu’en Égypte) et ses traditions architecturales uniques. De plus, le royaume d’Aksoum (150 av. J.-C. – 937 apr. J.-C.), couvrant l’actuelle Éthiopie, l’Érythrée, Djibouti, une partie du Soudan et même des territoires en Arabie, fut considéré comme l’une des quatre grandes nations du monde antique aux côtés de Rome, de la Perse et de la Chine. Puissance commerciale majeure reliant l’empire romain à l’Inde, Aksoum développa sa propre écriture, le ge’ez, l’un des premiers systèmes d’écriture africains, et érigea des obélisques monumentaux dont le plus célèbre, l’obélisque d’Axoum, s’élève encore aujourd’hui à 24 mètres de hauteur. Au IVe siècle, Aksoum devint l’un des premiers royaumes au monde à adopter le christianisme, fondement de l’actuelle Église orthodoxe éthiopienne.
2.2. Les royaumes du Sahel : l’âge d’or de l’Afrique occidentale. L’empire du Ghana (300-1200 apr. J.-C.), premier grand empire ouest-africain, était si riche que son souverain portait le titre de « Ghana », signifiant « roi guerrier ». Sa capitale Koumbi Saleh était un centre commercial majeur où convergeaient l’or du sud et le sel du Sahara. Ensuite, l’empire du Mali (1235-1600 apr. J.-C.), fondé par Soundiata Keïta, est considéré comme la civilisation la plus puissante de l’Afrique subsaharienne médiévale. À son apogée au XIVe siècle, il contrôlait environ 50% de l’approvisionnement mondial en or. Son empereur Mansa Moussa, dont la fortune était si colossale que les historiens peinent à la chiffrer, est souvent décrit comme l’homme le plus riche de tous les temps. Lors de son pèlerinage à La Mecque en 1324, sa générosité légendaire et la quantité d’or répandue sur son passage déséquilibrèrent l’économie des régions traversées. Sous son règne, Tombouctou devint un centre intellectuel rayonnant avec ses universités, ses bibliothèques et ses mosquées, dont l’emblématique Djinguereber. Par après, l’empire Songhaï (1430-1591 apr. J.-C.), successeur du Mali, fut l’un des plus vastes empires de l’histoire africaine, s’étendant sur 1,4 million de kilomètres carrés. Avec ses centres intellectuels de Tombouctou, Djenné et Gao, il perpétua la tradition savante de l’Afrique occidentale jusqu’à l’invasion marocaine de 1591. En outre, le royaume du Kanem-Bornou, autour du lac Tchad, et les cités-États haoussa développèrent des structures politiques et commerciales sophistiquées, tandis que le royaume du Jolof (1350-1549) régnait sur une partie du Sénégal actuel.
2.3. Les royaumes des forêts et du golfe de Guinée. Le royaume du Bénin (1240-1897), dans l’actuel Nigeria, fut l’un des États les plus anciens et les plus développés du golfe de Guinée. Célèbre pour ses extraordinaires bronzes, ses ivoires et ses murs monumentaux, il possédait une administration centralisée, une cour royale raffinée et une puissance militaire qui résista aux tentatives européennes jusqu’à la fin du XIXe siècle. Par ailleurs, l’empire Oyo (1400-1895), puissance majeure yoruba, domina non seulement les autres royaumes yoruba mais aussi le royaume fon du Dahomey. Sa cavalerie puissante et son organisation politique complexe en faisaient un acteur incontournable de la région. Plus tôt, le royaume du Dagbon, fondé au XIe siècle dans l’actuel Ghana, fut l’un des plus vastes et des plus anciens royaumes de la région, connu pour sa résistance farouche à l’esclavage et comme le berceau des royaumes mossi du Burkina Faso. Par ailleurs, le royaume Nri (900-1911), dans le sud-est du Nigeria actuel, présente une singularité fascinante dans l’histoire politique mondiale. Son souverain, l’eze Nri, n’exerçait en effet aucun pouvoir militaire sur ses sujets. Son autorité était religieuse et diplomatique, gérant les échanges et la paix sur un vaste territoire. Un autre, l’empire ashanti (1701-1894), dans l’actuel Ghana, fut l’un des plus puissants États d’Afrique de l’Ouest précoloniale. Organisé autour du trône d’or, symbole de l’unité nationale, il développa une administration sophistiquée, une armée redoutable et une culture artistique riche qui résista victorieusement aux Britanniques jusqu’au début du XXe siècle. Aujourd’hui encore, la monarchie ashanti subsiste comme institution traditionnelle protégée par la constitution ghanéenne. Enfin, le royaume du Kongo (1390-1888), qui s’étendait sur les actuels Congo-Kinshasa, Congo-Brazzaville, Angola et Gabon, fut le plus grand royaume de l’histoire africaine avec une superficie estimée à 2,5 millions de kilomètres carrés. Pendant plus d’un millénaire (si l’on tient compte de la période de formation à partir de petites entités locales au cours du premier millénaire), il maintint une organisation politique complexe, un système administratif hiérarchisé, et des relations diplomatiques suivies avec le Portugal dès la fin du XVe siècle. L’un de ses souverains les plus célèbres, le roi Nzinga a Nkuwu, correspondit avec le roi du Portugal et envoya des ambassadeurs en Europe.
2.4. L’Afrique centrale et australe : empires de pierre et de métal. L’empire luba (1585-1889), dans l’actuel Katanga en République Démocratique du Congo, développa une organisation politique si influente que ses structures furent imitées dans toute la région. Son système de gouvernance, basé sur une administration décentralisée et des chefferies vassales, devint un modèle pour les royaumes voisins. L’empire lunda (1660-1887), voisin et successeur des Luba, s’étendit sur une vaste région couvrant le sud de l’actuelle RDC, le nord-est de l’Angola et le nord-ouest de la Zambie. Sa capitale était établie au Katanga, cœur stratégique de l’Afrique centrale. Le royaume du Zimbabwe (1220-1450), dans l’actuel Zimbabwe, tire son nom de l’expression « maison de pierre », une description parfaite de sa capitale, Grande Zimbabwe. Ce site UNESCO, avec ses tours de pierre, ses murs cyclopéens et ses enceintes monumentales construites sans mortier, témoigne d’une maîtrise architecturale exceptionnelle. Jusqu’à 20 000 personnes vécurent dans cette cité qui contrôlait le commerce de l’or, de l’ivoire et du cuivre entre l’intérieur des terres et la côte swahilie. Le royaume de Mapungubwe, prédécesseur du Zimbabwe en Afrique australe, vit naître dès le IIe siècle avant notre ère les premières constructions en pierre sèche de la région, innovations architecturales qui culmineront avec les murailles de Grande Zimbabwe.
3. La créativité dormante et le réveil par la RDC
Tous ces royaumes, ces empires, ces cités-États (et tant d’autres), sont la preuve que l’Afrique n’a jamais été ce continent sans histoire que la propagande coloniale a voulu décrire. Chacun à sa manière, ils ont développé des formes originales de gouvernement, des systèmes juridiques, des réseaux commerciaux, des technologies, des arts, et des sciences. Ces gloires passées ne sont pas seulement des souvenirs à contempler. Elles sont la preuve que ce qui a été accompli hier peut l’être à nouveau. Car le génie africain n’est pas mort, il dort. Il attend son réveil. La colonisation, la traite négrière, l’esclavage, le néocolonialisme ont brisé les continuités, interrompu les transmissions, fissuré la confiance. Mais ils n’ont pas détruit la source. La créativité africaine reste là, enfouie sous les décombres, prête à rejaillir. Cette créativité, c’est celle des forgerons luba qui maîtrisaient la métallurgie du cuivre et du fer. C’est celle des tisserands du Kongo qui produisaient ces velours de raphia que les Portugais exportaient comme trésors. C’est celle des orfèvres ashanti dont les poids à peser l’or sont de véritables micro-sculptures. C’est celle des mathématiciens d’Ishango qui notaient sur un os, il y a vingt mille ans, les premières traces de l’esprit scientifique humain. Et, cette créativité, c’est aussi celle qui s’exprime aujourd’hui, malgré tout, envers et contre tout, dans les musiques qui font danser la planète, dans les littératures qui s’inventent de nouvelles voix, dans les églises et les mosquées, les ateliers et les marchés. Elle n’attend qu’un cadre, qu’une vision, qu’une organisation pour se déployer à la hauteur des défis du XXIe siècle. La RDC, en ce projet, occupe une place particulière. Elle est le « test décisif » pour la renaissance du continent. En effet, microcosme des problèmes africains (richesses naturelles extraordinaires, ingérences étrangères, instabilité politique, etc.) la RDC est aussi le cœur stratégique de l’Afrique. Sa position géographique au centre du continent, ses ressources, son histoire, sa population en font un lieu décisif pour toute ambition panafricaine. De la vallée du Nil au Katanga, des ruines de Zimbabwe aux mosquées de Tombouctou, il n’y a pas de rupture mais une chaîne ininterrompue. Ce qui a été bâti sur les rives du Nil a essaimé, s’est transformé, s’est réinventé. Et ce qui renaîtra sur les rives du Congo portera l’héritage de toutes ces voix.
4. KEMET comme projet de civilisation pour le millénaire africain
4.1. La signification politique du nom. Nommer notre mouvement politique KEMET, c’est affirmer que les Africains noirs sont souverains sur leur terre et des héritiers (détruits, mais héritiers quand même) d’une histoire glorieuse. C’est revendiquer une continuité historique entre les Ishangoans d’il y a vingt mille ans, les bâtisseurs des pyramides, les souverains du Mali et du Kongo, et les enfants d’aujourd’hui. C’est aussi refuser qu’on nous apprenne que nous sommes ce que nous ne sommes pas. L’histoire falsifiée de l’Égypte antique (celle qui occulte Kemet au profit de l’Égypte hellénistique ou romaine) est la même qui ignore les royaumes du Sahel, les empires des grands lacs, et les cités swahilies. C’est la même matrice de dépossession.
4.2. L’unité comme communauté de destin. Et puisque nous avons tous les mêmes origines ou des réalités et connexions originelles communes, ce nom peut poser les bases d’une unité en tant que communauté de destin. Il s’agit d’unir le peuple congolais et africain en lui disant qu’il est un seul peuple dans son essence culturelle et originelle, ou des peuples intimement liés dans toute l’histoire. Non pas seulement dans le mal (l’esclavage, le malheur et les divisions actuels) mais aussi dans la grandeur. Prendre le nom de KEMET, c’est donc tenter de donner à ces travaux une signification et une incarnation politique. Kemet n’est par conséquent pas seulement l’histoire d’un pays, mais un héritage partagé. Revenir au passé pourrait être l’un des moyens les plus intelligents pour enfin guérir des poisons de la séparation.
4.3. Une déclaration d’ambition pour un millénaire africain. Par ailleurs, Kemet n’évoque pas seulement une identité, mais aussi un niveau d’organisation et de réalisation inégalé. La civilisation de Kemet représentait un État bien organisé, une administration complexe, une puissance militaire, une science avancée (mathématiques, médecine, astronomie) et des réalisations architecturales qui continuent de fasciner le monde. Pour un parti africain noir qui ambitionne de bâtir un État intègre, de maîtriser des technologies de pointe comme l’intelligence artificielle, les biotechnologies, l’espace et la cybersécurité, et de devenir une puissance mondiale, Kemet est le précédent historique parfait. Et il y a plus. Le choix de KEMET, c’est l’affirmation que le siècle prochain doit être africain, et pas pour un siècle seulement, mais pour un millénaire. Un millénaire où l’Afrique, ayant retrouvé son centre de gravité, offrira au monde sa sagesse. Cette sagesse n’est pas une notion vague ou mystique. Elle est concrète, multiple, et éprouvée. C’est la sagesse des systèmes politiques équilibrés, qui mêlaient chefferies, conseils, contre-pouvoirs et participation des âges de la vie. C’est la sagesse des systèmes juridiques fondés sur la réparation plutôt que la seule punition. C’est la sagesse écologique de sociétés qui savaient vivre en harmonie avec leur environnement sans le détruire. C’est la sagesse médicale qui intégrait le corps, l’esprit et le social. C’est la sagesse philosophique qui pensait l’humain comme relation, comme lien, comme responsabilité. C’est aussi la sagesse des sciences et des technologies à (re)conquérir. C’est cette sagesse totale (science, morale, ordre, harmonie, savoir et pratiques) que l’Afrique peut apporter au monde en intégrant la modernité technologique dans une vision plus large de l’humain et du cosmos, comme les maures (noirs essentiellement), le firent à l’Occident il y a des siècles. Non pas en rejetant les apports des autres civilisations, mais en retrouvant d’abord son propre centre pour dialoguer d’égal à égal.
4.4. Un acte de souveraineté et de dignité. Le Nom de « Kemet » n’est pas anodin dans un monde où l’humain noir est méprisé essentiellement partout ailleurs. De l’Amérique à l’Europe, des Caraïbes au Moyen-Orient et en Asie, le Noir a été construit comme l’Autre inférieur, comme celui dont la présence même pose problème, comme celui qui doit sans cesse prouver son humanité. Les statistiques des violences policières aux États-Unis, les discriminations à l’emploi en Europe, les préjugés esthétiques qui traversent toutes les sociétés,…. témoignent tous d’un racisme systémique qui n’a jamais vraiment disparu. Face à ce mépris planétaire, KEMET est une réponse. C’est le nom qui dit : regardez, voici ce que nous avons été. Voici ce que nous sommes capables d’être. Voici la civilisation que nos ancêtres ont bâtie quand vos ancêtres vivaient encore dans des cavernes. Non par esprit de revanche, mais par nécessité de vérité. Non pour humilier qui que ce soit, mais pour nous relever nous-mêmes. Dans cet esprit, KEMET, la terre noire, la terre des Noirs, n’est pas un appel à l’exclusion. C’est au contraire une invitation. Tous les êtres humains, quelles que soient leurs origines, y sont les bienvenus. L’Afrique a toujours été une terre d’accueil, de métissage, d’échanges. Les routes commerciales transsahariennes, les cités swahilies ouvertes sur l’océan Indien, les empires du Sahel où juifs, musulmans et « païens » coexistaient,… tout cela témoigne d’une hospitalité fondamentale. Mais l’hospitalité suppose un hôte et, cette fois, la capacité sécuritaire qui nous a manqué avant, maintenant que la démographie est à notre faveur. On ne peut accueillir dignement que lorsque l’on est maître chez soi. L’Afrique ouverte, généreuse, accueillante que nous voulons bâtir ne sera pas l’Afrique sans défense, sans conscience d’elle-même, sans fierté. Elle sera une Afrique souveraine, qui reçoit ceux qui viennent en paix, qui échange avec ceux qui respectent, qui dialogue avec ceux qui reconnaissent son égale dignité. Notre souveraineté, notre droit à être prospères, libres et souverains, ne sera plus jamais discutable. Plus jamais nous n’accepterons qu’on décide pour nous. Plus jamais nous n’accepterons d’être des sujets dans notre propre maison. Et puis, il y a l’autre face de cette souveraineté. Ceux qui, chez eux, entretiennent un racisme systémique contre les Noirs, verront, de loin, une Afrique brillante et puissante. Ils verront ce que l’homme noir peut accomplir quand il est libre, quand il est chez lui, quand il n’est plus entravé par des siècles de prédation et de mépris. Cette Afrique-là sera un miroir. Un miroir qui renverra à chacun sa propre image. Pour ceux qui ont construit leur identité sur la supériorité supposée de leur « race », voir une Afrique rayonnante sera un défi. Pour ceux qui ont justifié l’esclavage et la colonisation par l’infériorité présumée des Noirs, voir les descendants des esclaves et des colonisés bâtir des nations prospères sera une contradiction. Mais pour tous ceux qui, à travers le monde, luttent contre le racisme et pour l’égalité, cette Afrique-là sera un espoir. La preuve vivante que l’humanité noire n’est pas inférieure, que les différences ne sont pas des hiérarchies, que le mépris n’était qu’une idéologie destinée à justifier l’injustifiable. KEMET, c’est donc aussi cela : redonner à l’homme noir, partout dans le monde, sa dignité et sa gloire. Non pas en lui promettant un ailleurs meilleur, mais en construisant ici, sur la terre des ancêtres, une réalité si éclatante qu’elle éclairera la planète entière. Chaque Africain qui réussit, chaque État africain qui s’affirme, chaque culture africaine qui rayonne est un coup porté au racisme mondial et à l’impérialisme. Parce que chacun de ces succès dément le mensonge fondamental sur lequel le racisme et le colonialisme impérial d’hier et d’aujourd’hui se sont bâtis.
Conclusion : KEMET, un manifeste en un seul mot
Prendre le nom de KEMET, c’est donc tout cela à la fois. C’est d’abord une rupture avec le récit colonial et néocolonial qui a voulu nous faire intérioriser une infériorité que rien ne justifie. Ce n’est pas dans nos aptitudes génétiques ou culturelles qu’il faut chercher les causes de notre drame actuel, mais dans l’histoire des rapports de force et des dépossessions. C’est ensuite une affirmation de continuité historique. Nous sommes les héritiers des bâtisseurs de Kemet, des savants d’Ishango, des souverains du Ghana, du Mali, du Songhaï, du Kongo, du Zimbabwe, des Luba et des Lunda. Cet héritage n’a pas disparu, il sommeille en nous, et il peut être réveillé. C’est aussi une déclaration d’unité. Nous sommes, dans notre diversité même, liés par une communauté d’origine et de destin. Ce qui nous a perdus ensemble peut nous relever ensemble, si nous savons reconnaître ce qui nous unit plutôt que ce que les circonstances ont cherché à diviser. Prendre le nom de KEMET, c’est aussi poser un acte fondamental de souveraineté. C’est dire : ici, c’est chez nous. Sur cette terre d’Afrique, nous sommes chez nous. Personne n’a à nous dicter comment vivre, comment nous organiser, comment penser. Personne n’a à nous demander des comptes sur notre droit à exister, à prospérer, à être libres. C’est enfin une déclaration d’ambition. Ce qui a été possible hier (bâtir des civilisations rayonnantes, maîtriser les savoirs de son temps, organiser des États puissants et justes, etc.) le sera encore. Nous avons, comme humains et comme descendants, un potentiel immense qu’il s’agit désormais d’organiser. Et c’est par la RDC, cœur battant de l’Afrique, que ce réveil peut s’incarner. En clair, le premier pas pour reconstruire une civilisation est de se souvenir qu’elle a existé. KEMET n’est pas un regard dans le rétroviseur. C’est la projection, sur l’écran de l’histoire, de l’image de ce que nous pouvons redevenir. C’est la pierre angulaire d’une Nation-Civilisation à édifier, patiemment, obstinément, avec la conscience que nous ne partons pas de rien, mais que nous revenons de loin. Le siècle prochain sera africain, et l’Afrique offrira au monde sa sagesse pour un millénaire, parce que KEMET fut, et parce que nous avons choisi de nous en souvenir pour construire, ensemble, ce qui sera. C’est ainsi que le nom du mouvement est posé. Reste à écrire, ensemble, les chapitres suivants de cette histoire qui ne fait que commencer.