La géopolitique classique, de Ratzel à Mackinder, de Spykman à Huntington, a pensé les relations internationales à travers des catégories relativement stables (territoire, ressources, populations, lignes de fracture civilisationnelles, etc.). La puissance y était conçue comme une propriété relativement mesurable (superficie, population, armée, et PIB) et les conflits comme des affrontements pour le contrôle de ces grandeurs substantielles. Cette conception, pour pertinente qu’elle soit dans certains contextes, atteint aujourd’hui ses limites. Les conflits contemporains ne se réduisent plus à des guerres de conquête territoriale. Ils prennent des formes hybrides (cyberattaques, guerres de l’information, déstabilisation financière, pressions économiques, et manipulation des flux migratoires) que les catégories classiques peinent à saisir. Les puissances émergentes ne reproduisent pas les trajectoires des puissances anciennes. Le système international lui-même semble obéir à des dynamiques de plus en plus complexes, où les effets de seuil, les interdépendances et les rétroactions jouent un rôle central. L’hypothèse défendue dans cet essai est que ces transformations appellent un changement de paradigme analytique. La géopolitique doit cesser d’être une science des états (configurations territoriales et rapports de force instantanés) pour devenir une science des trajectoires et des capacités systémiques. Elle doit intégrer la dimension temporelle et dynamique des phénomènes qu’elle étudie, et reconnaître que la stabilité d’un système politique n’est jamais acquise, mais constamment menacée par des forces de désorganisation internes et externes. C’est précisément ce que permet l’approche néguentropique en proposant une lecture unifiée des phénomènes politiques, économiques et sociaux à partir des concepts de la thermodynamique des systèmes ouverts et de la théorie des systèmes complexes. Appliquée à la géopolitique, elle offre un cadre conceptuel puissant pour repenser la nature de la puissance, la dynamique des conflits et la hiérarchie internationale.
1. La puissance comme capacité néguentropique
1.1. Redéfinir la puissance. Dans la perspective néguentropique, la puissance ne peut plus être définie comme un stock de territoires, d’armées ou de richesses, mais comme une capacité dynamique de maintenir et d’accroître l’ordre interne d’un système politique face aux forces permanentes de désorganisation. Cette capacité, que nous appelons puissance néguentropique, repose sur l’articulation de plusieurs dimensions irréductibles. La première est la maîtrise énergétique. Tout système politique, comme tout système vivant, est un système ouvert qui ne peut maintenir son ordre interne qu’en captant, transformant et orientant des flux d’énergie de basse entropie. La dépendance énergétique n’est alors pas un simple désavantage économique. Elle est une vulnérabilité existentielle, car elle expose le système à des chocs externes qui peuvent désorganiser brutalement ses structures internes. Les chocs pétroliers des années 1970, la crise gazière européenne de 2022, les vulnérabilités des réseaux électriques face aux cyberattaques illustrent cette dimension. La deuxième dimension est la capacité organisationnelle et institutionnelle. L’énergie ne crée pas d’ordre par elle-même ; elle doit être canalisée, synchronisée, orientée par des institutions. Un système politique puissant est d’abord un système doté d’institutions capables de réduire l’incertitude, de stabiliser les anticipations, de coordonner l’action collective, et d’absorber les chocs sans se désintégrer. Cette capacité organisationnelle ne se décrète pas. Elle se construit dans le temps long, par sédimentation d’expériences, d’apprentissages et de compromis institutionnels. La troisième dimension est la maîtrise technologique. La technologie est le multiplicateur néguentropique par excellence. Elle permet d’extraire plus d’ordre d’un même flux énergétique, d’allonger les durées de vie des infrastructures, d’accélérer les processus d’apprentissage collectif. Mais la technologie non maîtrisée, importée passivement, peut devenir un facteur de dépendance et de fragilisation. La puissance néguentropique suppose donc une capacité endogène de conception, d’adaptation et de maintenance technologique. La quatrième dimension est la cohésion sociale et cognitive. Un système divisé, fragmenté, privé de récits communs et de confiance mutuelle dissipe une part croissante de son énergie en conflits internes, en défiance, et en stratégies de court terme. La puissance suppose un minimum de capital symbolique (c’est-à-dire des représentations partagées, des valeurs communes, et des horizons collectifs) qui permette d’orienter l’action individuelle vers des finalités collectives durables. La cinquième dimension, enfin, est la souveraineté effective, entendue comme la capacité à contrôler les flux critiques qui traversent le système et à protéger ses structures internes contre les perturbations externes. Sans souveraineté, l’énergie, la technologie, l’organisation et la cohésion peuvent être captées, détournées ou détruites par des puissances extérieures.
1.2. L’illusion des indicateurs conventionnels. Cette définition de la puissance comme capacité néguentropique éclaire d’un jour nouveau les indicateurs conventionnels de la puissance. Le PIB, mesure reine de la performance économique, ne dit rien de la capacité d’un système à maintenir son ordre dans le temps. Or, une économie peut croître tout en détruisant ses bases énergétiques, en fragilisant ses institutions, en érodant sa cohésion sociale. De même, les indicateurs militaires classiques (nombre de soldats, de chars, d’avions,…) ne disent rien de la capacité d’un système à conduire des guerres hybrides, à protéger ses infrastructures critiques, et à maintenir la cohérence de sa population face aux offensives informationnelles. Dépassant ces limites, la puissance néguentropique que nous proposons est une grandeur relationnelle et dynamique. Elle ne se mesure pas dans l’absolu, mais relativement aux systèmes concurrents et aux chocs auxquels elle est confrontée. Un système peut être puissant dans un environnement stable et s’effondrer face à une perturbation nouvelle. La chute de l’URSS, par exemple, ne résulte pas d’une défaite militaire conventionnelle, mais d’une incapacité croissante à maintenir la cohérence interne face aux pressions externes et aux contradictions internes, ce qui définit une crise néguentropique au sens plein du terme.
2. Les conflits comme révélateurs d’asymétries structurelles
2.1. La conflictualité comme propriété systémique. Dans la perspective de la TVN, les conflits géopolitiques ne sont ni des accidents de l’histoire, ni des anomalies morales, mais des manifestations structurelles des asymétries de capacité néguentropique entre systèmes politiques. Ils surgissent lorsque les trajectoires de ces systèmes deviennent incompatibles, ou lorsque les mécanismes de stabilisation de l’un menacent directement les conditions de reproduction de l’autre. Cette lecture permet de dépasser les oppositions classiques entre conflits économiques, politiques ou militaires. Toute conflictualité est fondamentalement systémique car elle met en jeu la capacité des protagonistes à maintenir leur ordre interne face aux perturbations. Une guerre commerciale, une cyberattaque, une campagne de désinformation, une pression migratoire,…. sont des formes différentes de la même réalité qu’est l’injection de désordre dans le système adverse pour en réduire la capacité néguentropique.
2.2. Les mécanismes de déstabilisation. L’analyse des conflits sous cet angle révèle une palette beaucoup plus large de mécanismes de déstabilisation que celle retenue par la pensée stratégique classique. La première est la déstabilisation énergétique, qui consiste à perturber l’accès de l’adversaire aux flux d’énergie qui alimentent son ordre interne. Elle peut prendre la forme de pressions sur les fournisseurs, de sabotage d’infrastructures, de manipulation des prix, de contrôle des routes de transit. La vulnérabilité énergétique de l’Europe face à la Russie, les tensions en mer de Chine méridionale, les pressions américaines sur les producteurs de pétrole illustrent cette dimension. La deuxième est la déstabilisation informationnelle, qui vise à saturer l’espace cognitif de l’adversaire, à y injecter du bruit, à fragmenter ses représentations collectives, à éroder la confiance dans ses institutions, etc. Les campagnes de désinformation, les manipulations des réseaux sociaux, les cyberattaques contre les médias, les opérations d’influence,… ne sont ainsi pas des épiphénomènes des conflits contemporains. Ils en sont devenus des composantes centrales, car ils attaquent directement la cohérence cognitive du système adverse. La troisième est la déstabilisation financière, qui cherche à perturber les mécanismes de coordination temporelle que sont la monnaie, le crédit, et l’épargne. Les sanctions financières, le contrôle des systèmes de paiement internationaux, la manipulation des taux de change, les attaques spéculatives contre la dette publique,… sont ainsi des armes géopolitiques majeures. L’exclusion de certaines banques russes du système SWIFT, le gel des avoirs de la Banque centrale russe, les pressions sur le yuan chinois illustrent la centralité de cette dimension. Enfin, la déstabilisation migratoire, qui utilise les flux humains comme vecteurs de désorganisation. La création délibérée de pressions migratoires aux frontières, l’instrumentalisation des réfugiés comme arme de négociation, la déstabilisation démographique de zones stratégiques,… sont ainsi des pratiques anciennes mais qui prennent une acuité nouvelle dans un monde où la capacité à filtrer les flux humains est devenue un enjeu de souveraineté majeur.
2.3. L’effondrement comme attracteur. Lorsque ces mécanismes de déstabilisation atteignent une certaine intensité, ou lorsqu’ils se combinent, le système adverse peut franchir des seuils critiques au-delà desquels il perd sa capacité à maintenir son ordre interne. L’effondrement n’est alors pas un événement soudain, mais l’aboutissement d’un processus cumulatif de dégradation néguentropique. Dans la théorie des systèmes dynamiques, on dirait que le système a changé d’attracteur, passant d’un attracteur néguentropique (où les flux entrants sont transformés en structures durables) à un attracteur entropique (où la dissipation l’emporte sur la production d’ordre). La Libye post-2011, la Syrie, l’Afghanistan, le Yémen illustrent ces transitions brutales où des États relativement stables basculent dans des configurations de fragmentation durable. Ces effondrements ne sont pas des fatalités. Ils résultent de vulnérabilités structurelles accumulées (dépendances énergétiques, fragilités institutionnelles, fractures sociales, dépendances technologiques, etc.) qui rendent le système incapable d’absorber les chocs. La géopolitique, dans cette perspective, devient une science des fragilités. Elle cherche à identifier, chez les systèmes concurrents, les points de vulnérabilité qui pourraient, sous contrainte, déclencher une transition entropique.
3. La hiérarchie internationale comme gradient néguentropique
3.1. Centre et périphérie comme positions différentielles dans l’espace des flux. Si la puissance est une capacité à transformer des flux en structures durables, alors la hiérarchie internationale peut être lue comme un gradient de capacité néguentropique. Certains systèmes, situés au centre, disposent d’une forte capacité à capter, transformer et stabiliser les flux qui les traversent. D’autres, situés à la périphérie, sont traversés par des flux qu’ils ne contrôlent pas, et qui les transforment plus qu’ils ne les transforment. Cette lecture rejoint et approfondit les analyses structuralistes de la dépendance. Le centre n’est en effet pas seulement plus riche ou plus puissant. Il est structurellement capable d’imposer les termes de l’échange, de définir les normes, de contrôler les infrastructures critiques, d’orienter les flux de connaissance et de technologie. Et la périphérie n’est pas seulement plus pauvre, elle est structurellement exposée à des flux qu’elle ne maîtrise pas, et qui tendent à la vider de sa substance plutôt qu’à l’enrichir. L’originalité de l’approche par la TVN est de montrer que cette asymétrie n’est pas seulement économique ou politique, mais physique et informationnelle. Les flux qui traversent la périphérie (extraction de ressources, main-d’œuvre peu qualifiée, capitaux volatils, normes importées, contenus culturels exogènes,…) sont des flux à haute entropie qui tendent à désorganiser les structures locales plus qu’à les renforcer. Au contraire, les flux qui traversent le centre (technologies avancées, savoirs stratégiques, capitaux longs, normes exportables,…) sont des flux à basse entropie qui renforcent l’ordre interne du système central.
3.2. La souveraineté comme membrane fonctionnelle. Dans cette configuration, la souveraineté effective d’un système dépend de sa capacité à fonctionner comme une membrane semi-perméable, capable de laisser entrer les flux utiles et de bloquer les flux destructeurs. Cette capacité n’est pas donnée par le droit international, mais par la robustesse des institutions, la densité des réseaux de confiance, la maîtrise des infrastructures critiques, et la cohérence des représentations collectives. Les systèmes centraux disposent de membranes efficaces. Ils peuvent s’ouvrir sélectivement aux flux mondiaux sans s’y dissoudre. Les systèmes périphériques, en revanche, ont des membranes poreuses, voire inexistantes. Ils sont traversés de toutes parts, sans pouvoir filtrer. Leur territoire devient un simple espace de transit, leur population une variable d’ajustement, et leur richesse un stock extractible. Cette asymétrie de capacité de filtration est au cœur de la dynamique géopolitique. Elle explique pourquoi certains États, juridiquement souverains, sont structurellement incapables de conduire des politiques autonomes. Elle explique pourquoi d’autres, bien que plus petits ou moins dotés en ressources, parviennent à préserver leur trajectoire. La souveraineté n’est ainsi pas un attribut formel, mais une capacité différentielle dont l’analyse concrète est la tâche première de la géopolitique dans la perspective de la TVN.
3.3. La compétition pour les attracteurs. La hiérarchie internationale n’est pas figée. Des systèmes périphériques peuvent tenter de remonter le gradient néguentropique, c’est-à-dire d’augmenter leur capacité à transformer les flux en structures durables. Cette remontée passe par des stratégies de construction de capacité organisationnelle (industrialisation, éducation, recherche, renforcement institutionnel, maîtrise technologique, cohésion sociale, etc). Mais cette remontée se heurte presque toujours à la résistance des systèmes centraux, pour qui la préservation du gradient est une condition de leur propre stabilité. Les puissances établies utilisent ainsi tous les instruments à leur disposition (normes internationales, alliances, pressions financières, interventions militaires, déstabilisation informationnelle, etc.) pour maintenir les périphéries dans leur position subordonnée. La compétition géopolitique contemporaine peut ainsi être lue comme une lutte pour la position dans le gradient néguentropique. La Chine cherche à construire une capacité organisationnelle qui lui permette de concurrencer le centre occidental. La Russie tente de préserver sa capacité à contrôler son espace et ses flux malgré des faiblesses structurelles. L’Europe cherche à maintenir sa position dans le gradient alors que ses marges de manœuvre se réduisent. Et les États-Unis tentent de verrouiller leur avantage technologique et financier.
4. Les nouvelles formes de conflictualité
4.1. La guerre hybride comme guerre néguentropique. Les formes contemporaines de conflictualité, souvent regroupées sous le label de «guerres hybrides», trouvent dans ce cadre une interprétation unifiée. La guerre hybride n’est pas une simple combinaison de moyens conventionnels et non conventionnels. Elle est une guerre néguentropique, c’est-à-dire une guerre qui vise moins la destruction physique de l’adversaire que la désorganisation de ses structures internes. Son objectif n’est pas de conquérir un territoire, mais de saturer la capacité de traitement du système adverse. En multipliant les fronts (militaire, informationnel, économique, énergétique, et migratoire) elle cherche à dépasser les seuils critiques au-delà desquels le système ne peut plus absorber les perturbations. Elle vise à provoquer une transition d’attracteur, c’est-à-dire de faire basculer l’adversaire d’un régime de stabilité relative à un régime de désorganisation durable. Cette lecture éclaire les stratégies russes en Ukraine, les pressions chinoises en mer de Chine, les interventions américaines au Moyen-Orient, les tensions gréco-turques en Méditerranée orientale, etc. Dans tous ces cas, l’objectif n’est pas seulement de gagner du terrain, mais de déstabiliser la capacité de l’adversaire à maintenir son ordre interne.
4.2. La compétition technologique comme compétition pour les multiplicateurs néguentropiques. La technologie, on l’a vu, est un multiplicateur néguentropique. Elle permet d’extraire plus d’ordre d’un même flux énergétique, d’allonger les durées de vie des infrastructures, et d’accélérer l’apprentissage collectif. La compétition technologique entre grandes puissances n’est donc pas une simple course à l’innovation. Elle est une compétition pour les multiplicateurs néguentropiques qui conditionnent la capacité future à maintenir l’ordre interne. La maîtrise des technologies critiques (intelligence artificielle, semi-conducteurs, quantique, biotechnologies, spatial, etc.) est ainsi un enjeu géopolitique majeur. Non pas seulement parce qu’elles ont des applications militaires, mais parce qu’elles conditionnent la capacité des sociétés à traiter l’information, à coordonner l’action collective, à anticiper les chocs, à maintenir leur complexité, etc. Les sanctions technologiques, les restrictions à l’exportation, le contrôle des chaînes d’approvisionnement, la standardisation des normes,… sont autant d’instruments de cette compétition. Ils visent à limiter l’accès de l’adversaire aux multiplicateurs néguentropiques, et à le maintenir dans un état de dépendance technologique qui réduit sa capacité à transformer les flux en structures durables.
4.3. La guerre de l’information comme guerre cognitive. La guerre de l’information, dans ce cadre, n’est pas une simple extension de la propagande traditionnelle. Elle est une guerre cognitive qui vise directement la cohérence du système adverse. En saturant l’espace informationnel de bruit, en fragmentant les récits collectifs, en érodant la confiance dans les institutions,… elle attaque la cohésion sociale et cognitive, qui, des cinq piliers de la puissance néguentropique, est le plus fragile. Les campagnes de désinformation, les manipulations des algorithmes, les cyberattaques contre les infrastructures informationnelles, les opérations d’influence visent toutes à augmenter l’entropie informationnelle du système adverse. Plus le bruit est fort, moins le système est capable de distinguer les signaux pertinents, de coordonner l’action collective, de maintenir un horizon commun. La fragmentation cognitive devient alors un facteur de désorganisation systémique.
5. Implications pour la stratégie et l’action
5.1. L’impératif de lucidité systémique. Si la géopolitique est une lutte néguentropique, la première exigence stratégique est celle de la lucidité systémique. Comprendre sa propre position dans le gradient de capacité néguentropique, identifier ses vulnérabilités structurelles, anticiper les points de bascule potentiels est la condition de toute action efficace. Cette lucidité suppose de dépasser les indicateurs conventionnels pour analyser les structures profondes (dépendances énergétiques et technologiques, robustesse des institutions, cohésion sociale, capacité à filtrer les flux, qualité des infrastructures critiques, etc.). Elle suppose d’intégrer la dimension temporelle qui est qu’une vulnérabilité peut être latente aujourd’hui et devenir critique demain sous l’effet de chocs cumulés.
5.2. La construction de capacité organisationnelle. Dans cette perspective, la construction de la puissance n’est pas d’abord une affaire d’accumulation de moyens matériels, mais de développement de capacité organisationnelle. Renforcer les institutions, améliorer la coordination, investir dans l’éducation et la recherche, maintenir la cohésion sociale, maîtriser les technologies critiques, construire des infrastructures résilientes,… sont par conséquent les véritables leviers de la puissance néguentropique. Cette construction est nécessairement longue et cumulative. Elle ne se décrète pas, ne s’importe pas, et ne s’achète pas. Elle exige une continuité dans l’effort, une capacité à apprendre de ses erreurs, e une patience stratégique que les cycles électoraux et les urgences médiatiques rendent souvent difficiles, voir impossibles dans nos conditions.
5.3. La nécessité d’une membrane fonctionnelle. Pour les systèmes qui cherchent à préserver leur autonomie dans un environnement hostile, la priorité stratégique est la construction d’une membrane fonctionnelle capable de filtrer les flux entrants et sortants. Cette membrane n’est pas un repli autarcique, mais une capacité à choisir ses intégrations, à conditionner son ouverture, et à protéger ses structures critiques. Elle suppose la maîtrise des infrastructures énergétiques, numériques et financières ; la capacité à évaluer les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques ; des normes techniques et environnementales adaptées aux capacités locales ; des institutions capables de résister aux pressions externes ; ainsi qu’une cohésion sociale suffisante pour absorber les chocs sans se fragmenter.
5.4. L’anticipation des transitions. Enfin, une stratégie néguentropique exige une capacité d’anticipation des transitions. Il s’agit d’identifier les seuils critiques au-delà desquels une dégradation devient irréversible, de détecter les signaux faibles de fragilisation, et de préparer des scénarios de bifurcation. Ce sont là les tâches stratégiques majeures. Cette anticipation ne vise pas à prédire l’avenir, mais à élargir l’éventail des possibles, à maintenir des options ouvertes, et à éviter les verrouillages qui enferment le système dans des trajectoires non viables. Elle est la forme la plus exigeante de la responsabilité stratégique.
Conclusion : La géopolitique comme science de la survie des systèmes
Dans cette perspective TVN,lLa géopolitique, redéfinie comme lutte néguentropique, cesse d’être une simple analyse des rapports de force pour devenir une science des conditions de survie des systèmes politiques. Et elle ne se contente pas de décrire des configurations de puissance ; elle cherche à comprendre pourquoi certains systèmes parviennent à maintenir leur cohérence dans le temps long tandis que d’autres se fragmentent ou s’effondrent. Cette perspective déplace le centre de gravité de l’analyse stratégique. La puissance n’est plus un stock à accumuler, mais une capacité à entretenir. La vulnérabilité n’est plus un manque ponctuel, mais une fragilité structurelle. Les conflits ne sont plus des accidents, mais des révélateurs d’asymétries fondamentales. Dans un monde où les flux traversent les frontières avec une intensité croissante, où les technologies évoluent à un rythme accéléré, où les chocs systémiques se multiplient, cette lucidité géopolitique est plus que jamais nécessaire. Car la capacité à maintenir un ordre interne stable dans un environnement entropique n’est pas un acquis définitif. Elle est un processus permanent de construction, de défense et de renouvellement. Et c’est précisément cette lutte silencieuse contre la dissipation qui constitue l’enjeu fondamental de la géopolitique du XXIe siècle.
Références
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