Le présent essai pose comme diagnostic radical que le drame congolais n’est ni économique, ni politique, ni géopolitique en première instance, mais existentiel et spirituel. La RDC souffre d’une « crise de sens national commun », soit l’absence d’une conscience partagée de destinée collective, d’une vision commune de l’avenir, et d’une volonté inébranlable de vivre ensemble. Cette crise est la matrice de toutes les autres. Sa résolution suppose un travail de vérité sur le passé, une refondation éducative et culturelle, et la construction patiente d’un nouveau récit national, capable de redonner fierté et espérance à un peuple meurtri.
Introduction : La blessure invisible
La République Démocratique du Congo (RDC) présente au monde un paradoxe qui défie l’entendement. Territoire grand comme l’Europe occidentale, doté du deuxième plus grand fleuve du monde, de quatre-vingts millions d’hectares de terres arables (de quoi nourrir deux milliards d’êtres humains), d’un sous-sol contenant une part significative des minerais stratégiques de la planète (cobalt, lithium, coltan, cuivre, uranium, diamants, etc.), le pays devrait être, par la seule force de sa géographie et de sa géologie, une puissance continentale (et mondiale) et un acteur majeur de l’économie mondiale. Pourtant, la réalité est celle d’une tragédie humaine ininterrompue. En effet, en RDC, plus de soixante-dix pour cent de la population vit sous le seuil de pauvreté, l’espérance de vie est parmi les plus faibles au monde, les infrastructures se délitent, l’insécurité chronique déchire l’Est du pays depuis trois décennies, et des millions d’enfants meurent de maladies que l’on sait soigner.
Comment expliquer un tel écart entre la promesse et la réalité ? Les analyses conventionnelles (celles des institutions financières internationales, des think tanks occidentaux, des rapports onusiens, etc.) se sont attachées depuis des décennies à cataloguer les symptômes, et parlent souvent de mauvaise gouvernance, de corruption endémique, de faiblesse des institutions, d’instabilité politique, d’ingérences étrangères, de conflits pour le contrôle des ressources, etc. Ces diagnostics, pour pertinents qu’ils soient dans leur description des maux, pèchent pourtant par leur incapacité à saisir la nature profonde du mal. Ils confondent les manifestations de la maladie avec la maladie elle-même. Cet essai propose une hypothèse radicalement différente. Il soutient que le drame congolais, dans sa dimension la plus fondamentale, n’est ni économique, ni politique, ni même géopolitique (du moins pas en première instance). Il est existentiel. Il est spirituel. Il est anthropologique. La RDC souffre d’une pathologie qui précède et conditionne toutes les autres : une crise de sens national commun.
Par sens national commun, nous entendons la conscience partagée d’une destinée collective, l’intelligence intime de responsabilité mutuelle dans la construction de la société, la vision commune de ce qu’un peuple cherche à devenir, et la volonté inébranlable de vivre et de réussir ensemble. C’est, pour reprendre les termes du philosophe Ernest Renan dans sa célèbre conférence Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. C’est l’âme d’une nation, ce principe spirituel qui fait qu’un agrégat d’individus devient une communauté de destin ; qui fait qu’une masse devienne un Peuple ! Or, cette âme, en RDC, a été brisée. Elle a été déchirée par une succession de traumatismes historiques qui, loin de se succéder comme des accidents de parcours, se sont sédimentés pour former une structure permanente de l’aliénation. De la fondation de l’État Indépendant du Congo comme entreprise criminelle privée à l’assassinat de Patrice Lumumba comme meurtre de l’idée nationale, des décennies de dictature néopatrimoniale aux guerres d’agression qui n’en finissent pas, une même logique s’est imposée : celle de la dissolution du lien, de la fragmentation du «nous», et de la perte du sens.
Cet essai se propose d’explorer les racines de cette crise de sens, d’en analyser les manifestations et les mécanismes de perpétuation, et d’esquisser les voies d’une possible renaissance. Il s’inscrit dans une tradition de pensée qui, de Jean-Jacques Rousseau à Ernest Renan, de Benedict Anderson à Charles Taylor, a interrogé les fondements imaginaires et symboliques de la communauté politique. Mais il entend également puiser dans les ressources de la philosophie africaine — l’Ubuntu, la pensée de Cheikh Anta Diop, l’héritage de Patrice Lumumba — pour forger des outils conceptuels adaptés à la réalité congolaise. Car il ne s’agit pas seulement de comprendre. Il s’agit de guérir. Et pour guérir, il faut d’abord nommer la blessure. L’enjeu de cette enquête n’est pas seulement académique. Il est vital. Car un peuple qui ne sait pas pourquoi il existe ne peut pas se défendre. Un peuple qui a perdu la mémoire de sa grandeur ne peut pas aspirer à en reconquérir une. Un peuple qui a intériorisé le mépris de lui-même est un peuple vaincu avant même le premier combat. La reconstruction du Congo, si tant est qu’elle soit possible, ne pourra donc pas se limiter à des réformes institutionnelles, à des plans d’industrialisation ou à des accords de paix. Elle devra commencer par une chose plus difficile, plus longue, mais plus fondamentale : la reconstruction du sens.
1. Les racines historiques de la crise de sens
1.1. Le péché originel (mal congolais) : l’État comme prédation (1885-1960)
1.1.1. L’acte de naissance d’une non-nation. La singularité tragique du Congo dans le concert des nations africaines tient à une particularité historique souvent négligée : le fait qu’il est le seul pays du continent à avoir été constitué non pas comme colonie d’administration, mais comme propriété personnelle d’un souverain étranger. L’État Indépendant du Congo (EIC), proclamé par Léopold II de Belgique lors de la Conférence de Berlin (1884-1885), n’était pas une colonie au sens classique du terme. C’était une entreprise privée, une holding dont le roi était l’unique actionnaire, et dont la finalité n’était pas l’édification d’une communauté politique, mais l’extraction maximale de richesses. Cette origine n’est pas une simple curiosité historique. Elle constitue ce que l’on pourrait appeler le «péché originel» de l’État congolais, une tare structurelle qui, comme le montre l’historien Adam Hochschild dans Les Fantômes du roi Léopold (1998), a inscrit dans l’ADN de la nation naissante une logique de prédation incompatible avec toute idée de contrat social. Là où, en Europe, l’État s’est construit comme dépassement des féodalités et émergence d’un espace public (Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, 1939), là où, dans d’autres parties de l’Afrique, des structures étatiques précoloniales avaient élaboré des formes complexes de légitimité (royaume Kongo, empire Luba, etc.), le Congo est né comme une machine à piller.
Les conséquences de cette genèse sont incalculables. La première est que l’État y a précédé la nation, au lieu d’en être l’émanation. Dans le modèle classique de la construction nationale européenne, l’émergence d’un sentiment national a progressivement accompagné, précédé ou suivi, selon les cas, la formation de l’État (Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, 1990). En Afrique, les frontières tracées à Berlin ont enfermé des centaines de peuples dans des cages administratives sans leur consentement, créant des États en quête de nations. Mais le cas congolais est plus extrême encore car l’État n’y a même pas été pensé comme un cadre d’intégration progressive ; il a été conçu comme un instrument d’exploitation. La seconde conséquence, directement liée à la première, est que le rapport entre l’État et la population a été, dès l’origine, un rapport de prédation. L’historien Jan Vansina, dans son ouvrage fondamental Paths in the Rainforests : Toward a History of Political Tradition in Equatorial Africa (1990), montre comment les structures politiques précoloniales de l’Afrique centrale étaient fondées sur des équilibres complexes entre pouvoir, lignage et territoire. L’État léopoldien a systématiquement détruit ces équilibres, non par accident, mais par nécessité fonctionnelle. En fait, pour maximiser l’extraction du caoutchouc et de l’ivoire, il fallait briser les solidarités traditionnelles, atomiser la population, et instaurer un régime de terreur.
1.1.2. La Force Publique : une armée contre le peuple. L’institution qui incarne le mieux cette logique est sans doute la Force Publique. Créée en 1888, elle n’était pas une armée nationale chargée de défendre un territoire, mais une milice privée au service d’un monarque-entrepreneur, dont la mission était de terroriser la population pour la contraindre au travail forcé. Les méthodes employées (exécutions massives, prises d’otages, amputations des mains comme preuve de l’utilisation des munitions, etc.) ont été documentées avec une précision glaçante par des témoins contemporains, dont le Rapport Casement (1904) et les enquêtes de la Commission d’enquête de 1905 (Jules Marchal, L’État libre du Congo : paradis perdu, 1996). La signification profonde de cette violence ne se limite pas à son horreur immédiate. Elle a inscrit dans la mémoire collective du peuple congolais une association durable entre l’uniforme et la prédation, entre l’autorité publique et la terreur. Comme le note le philosophe politique congolais V-Y. Mudimbe dans The Invention of Africa (1988), la colonisation a opéré une rupture épistémologique fondamentale en imposant un système de représentations où l’Africain est constitué comme objet, jamais comme sujet. La Force Publique a été le bras armé de cette objectivation.
1.1.3. La colonisation belge : le paternalisme comme politique de dépossession spirituelle. Lorsque le Congo passe sous administration directe de l’État belge en 1908, la nature du régime change de forme sans changer de fond. La terreur ouverte cède la place à un système paternaliste dont l’objectif affiché est d’«élever» l’indigène tout en le maintenant dans une position de subordination permanente. La formule «Pas d’élites, pas d’ennuis», attribuée au gouverneur général Pierre Ryckmans, résume la philosophie coloniale belge de former des auxiliaires, pas des citoyens ; des exécutants, pas des penseurs. Le système éducatif mis en place par les missions catholiques et protestantes, avec le soutien de l’État, est exemplaire de cette approche. Comme le montre l’historien Isidore Ndaywel è Nziem dans son Histoire générale du Congo (1998), l’enseignement était conçu pour produire des «évolués» capables de servir l’administration et les entreprises coloniales, mais strictement tenus à l’écart de toute formation intellectuelle supérieure qui aurait pu éveiller une conscience critique. C’est ainsi qu’en 1960, à la veille de l’indépendance, le Congo ne comptait qu’une poignée de diplômés universitaires congolais, une situation sans équivalent dans les autres colonies africaines.
Cette politique éducative n’était pas seulement une question de nombres ; elle était une entreprise systématique de dépossession spirituelle. Le philosophe camerounais Achille Mbembe, dans Critique de la raison nègre (2013), note ainsi que la colonisation a opéré une triple aliénation : aliénation économique par l’exploitation, aliénation politique par la domination, mais surtout aliénation psychique par l’intériorisation du mépris de soi. L’école coloniale n’enseignait pas seulement aux Congolais à lire et à écrire ; elle leur enseignait à avoir honte de leurs langues, de leurs coutumes, de leurs croyances, de leur histoire. Cette dimension est aussi très cruciale pour comprendre la crise de sens nationale. Car une nation ne se construit pas seulement sur des institutions et des frontières ; elle se construit sur un imaginaire partagé, une mémoire commune, et une fierté collective. En dévalorisant systématiquement tout ce qui pouvait fonder une fierté congolaise (les royaumes précoloniaux, les traditions philosophiques, les langues, les cosmologies, etc.), la colonisation a préparé le terrain pour une indépendance qui allait être, pour reprendre l’expression de Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre (1961), une indépendance formelle sans libération réelle.
1.1.4. Le paradoxe du colonisé : l’intériorisation de l’infériorité. Frantz Fanon a fourni, dans ses œuvres, l’outillage conceptuel pour comprendre ce processus d’aliénation profonde. Dans Peau noire, masques blancs (1952), il analyse comment le colonisé, soumis à un système qui dévalue systématiquement tout ce qui le constitue, finit par intérioriser le regard du colon et par se percevoir lui-même comme inférieur. Cette «infériorisation» n’est pas un simple sentiment subjectif ; elle devient une structure psychique durable, un «schéma corporel» altéré, qui conditionne les comportements, les aspirations, les relations sociales. Appliquée au Congo, cette analyse permet de comprendre pourquoi l’indépendance de 1960, si ardemment désirée, allait si rapidement se révéler incapable de produire une véritable renaissance nationale. Le colonisé congolais, après des décennies de dévalorisation systématique, avait intégré le mépris de soi au point de douter de sa propre capacité à se gouverner. Les premières années de l’indépendance seront marquées par ce doute, cette hésitation, cette recherche éperdue de modèles extérieurs, symptômes d’une aliénation qui survivait à la disparition formelle du colon.
1.2. L’indépendance assassinée par le meurtre de l’idée nationale (1960-1965)
1.2.1 Lumumba ou la possibilité d’une renaissance. Le 30 juin 1960, lors de la cérémonie de proclamation de l’indépendance, un discours va changer le cours de l’histoire congolaise. Contre le discours convenu du roi Baudouin, qui célèbre l’œuvre civilisatrice de la Belgique, le Premier ministre Patrice Emery Lumumba prononce une allocution qui restera dans les mémoires comme le premier acte de souveraineté véritable du Congo. Il y évoque «les humiliations, les insultes, les coups que nous avons subis matin, midi et soir parce que nous étions des nègres». Ce discours n’est pas seulement un réquisitoire contre la colonisation. C’est l’acte de naissance d’une conscience nationale. En nommant la blessure, en la sortant de l’indicible pour la porter dans l’espace public, Lumumba opérait ce que les psychanalystes appellent une «perlaboration», soit un travail de reconnaissance qui est la condition de toute guérison. Il ne s’agissait pas de rester prisonnier du ressentiment, mais de fonder la dignité nouvelle sur la vérité de la souffrance passée. Mais le discours de Lumumba était plus qu’une catharsis. Il portait une vision politique cohérente, articulée autour de trois piliers : l’unité nationale contre les forces centrifuges (sécession katangaise, tentations fédéralistes), la souveraineté économique (refus que les richesses du pays continuent d’être exploitées sans bénéfice pour le peuple), et le non-alignement géopolitique (refus de devenir un pion de la Guerre froide). Comme le montre l’historien Ludo De Witte dans L’Assassinat de Lumumba (1999), cette triple ambition faisait de Lumumba une menace existentielle non seulement pour les intérêts miniers belges, mais pour l’ensemble de l’architecture néocoloniale qui se mettait en place.
1.2.2 L’assassinat comme crime fondateur. Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba est exécuté par un peloton dirigé par des officiers belges, avec la complicité active des autorités belges et de la CIA. Son corps est dissous dans l’acide pour qu’il ne reste aucune trace. Ce crime n’est pas un simple assassinat politique parmi d’autres dans l’histoire tumultueuse des indépendances africaines. C’est un crime fondateur, un acte qui scelle le destin du Congo pour les décennies à venir. En effet, la signification profonde de cet assassinat dépasse la disparition tragique d’un homme. Comme l’analyse le politologue congolais Georges Nzongola-Ntalaja dans The Congo from Leopold to Kabila: A People’s History (2002), l’assassinat de Lumumba est le meurtre de l’idée même d’un Congo souverain, uni et digne. En éliminant physiquement celui qui incarnait cette idée avec le plus d’intensité, les forces néocoloniales envoyaient un message clair à toute l’élite africaine : »vous pouvez avoir les drapeaux et les hymnes, vous n’aurez jamais l’indépendance réelle. Toute tentative de toucher aux intérêts économiques occidentaux, de reprendre le contrôle des ressources, ou de pratiquer une véritable neutralité géopolitique sera punie de mort ». Ce message a fonctionné au-delà de toute espérance. Il a terrorisé une génération entière de leaders africains, les poussant à choisir la voie de la «coopération» (c’est-à-dire de la soumission) plutôt que celle de la confrontation. Mais surtout, il a laissé dans l’âme congolaise une blessure jamais refermée. En fait, le peuple congolais a fait l’expérience, dans sa chair, que l’histoire pouvait être écrite ailleurs, par d’autres, et contre lui. L’impuissance fondamentale, celle de voir son destin confisqué par des forces invisibles, s’est inscrite dans la mémoire collective comme une donnée structurelle de l’existence nationale.
1.2.3 La mise en place de l’État néopatrimonial. L’assassinat de Lumumba ouvre la voie à une reconfiguration complète du pouvoir. Joseph-Désiré Mobutu, homme de la CIA, prend le contrôle par un premier coup d’État en septembre 1960, puis par un second en novembre 1965, mettant fin aux brèves expériences démocratiques. Avec lui s’installe ce que les politologues appelleront plus tard un «État néopatrimonial». Le concept de néopatrimonialisme, développé notamment par Jean-François Médard («L’État néo-patrimonial en Afrique noire», in États d’Afrique noire : formations, mécanismes et crise, 1991), désigne une forme de domination où les distinctions entre sphère publique et sphère privée sont systématiquement brouillées, où l’administration de l’État est traitée comme une affaire personnelle du dirigeant, et où la légitimité repose moins sur des règles impersonnelles que sur la distribution de faveurs et de prébendes.
Dans le cas congolais, ce néopatrimonialisme n’est pas une simple dérive de l’exercice du pouvoir. Il est la continuation de l’esprit léopoldien par d’autres moyens. Là où Léopold II avait fait du Congo sa propriété privée, Mobutu va en faire son patrimoine personnel. L’État, qui aurait dû être l’instrument de la construction nationale, devient une machine à produire de la rente pour une élite restreinte, dont la loyauté est assurée par l’accès privilégié aux ressources. Les conséquences pour le sens national sont dévastatrices. Car dans un tel système, l’intérêt général n’est qu’un leurre. Le citoyen n’est pas un sujet de droits, mais un client ou un ennemi potentiel. La loi n’est pas une règle impersonnelle, mais un instrument de domination ou de faveur. Le politologue camerounais Jean-François Bayart en parle dans L’État en Afrique : la politique du ventre (1989), et dit que ce type de configuration produit une «gouvernementalité» spécifique, où la quête du pouvoir est inséparable de la quête de l’enrichissement, et où les identités ethniques ou régionales sont instrumentalisées comme ressources politiques.
1.3. La longue nuit mobutiste : le règne du vide (1965-1997)
1.3.1 L’authenticité comme masque. Le régime de Mobutu ne s’est pas contenté de piller le pays ; il a cherché à produire une idéologie qui donnerait une légitimité à sa domination. Cette idéologie, c’est l’«authenticité», proclamée doctrine officielle en 1971 lors du changement de nom du pays en Zaïre. L’authenticité se présentait comme un retour aux sources, une affirmation de l’identité culturelle africaine contre l’aliénation occidentale. En apparence, elle reprenait certains thèmes chers aux intellectuels de la négritude (Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, etc.) et aux penseurs de la décolonisation culturelle. En réalité, comme le montre V-Y. Mudimbe dans The Idea of Africa (1994), elle fonctionnait comme un masque idéologique destiné à dissimuler la nature prédatrice du régime. La preuve la plus évidente de cette instrumentalisation est que l’authenticité n’a jamais été accompagnée d’une véritable politique de renaissance culturelle ou de développement endogène. Elle s’est limitée à des mesures symboliques comme le changement des noms (Léopoldville devient Kinshasa, le fleuve Congo devient Zaïre, etc.), l’adoption du costume national (l’abacost), et l’interdiction des prénoms chrétiens. Pendant ce temps, le système éducatif s’effondrait, la recherche universitaire était étouffée, et les intellectuels critiques étaient réduits au silence ou contraints à l’exil. L’authenticité mobutiste a ainsi produit l’inverse de ce qu’elle prétendait viser. Loin de restaurer une fierté nationale, elle a achevé de vider l’identité congolaise de tout contenu substantiel. Le citoyen zaïrois était invité à être «authentique», mais on ne lui disait pas en quoi consistait cette authenticité, sinon dans le rejet d’un Occident que le régime continuait par ailleurs de courtiser. Le résultat fut une forme de schizophrénie collective par laquelle on célébrait bruyamment l’identité nationale tout en sachant, au fond de soi, que cette célébration était un leurre.
1.3.2 Le parti-État et la dépolitisation des masses. Le deuxième pilier du système mobutiste était le parti unique, le Mouvement Populaire de la Révolution (MPR). Créé en 1967, il devait théoriquement incarner la volonté populaire et canaliser les énergies vers la construction nationale. Dans les faits, pourtant, il a fonctionné comme une machine à dépolitiser les masses. L’analyse du politologue italien Antonio Gramsci, dans ses Cahiers de prison (1929-1935), permet de comprendre ce paradoxe. Gramsci distingue la «domination» (exercée par la force) de l’«hégémonie» (exercée par le consentement). Un régime stable ne peut reposer uniquement sur la coercition ; il doit produire un consentement, une adhésion des dominés à leur propre domination. Le MPR a cherché à produire cette hégémonie, mais par les moyens les plus pauvres à savoir le culte de la personnalité, la distribution de prébendes, et l’encadrement bureaucratique de toutes les activités sociales. Le résultat a été la «dépolitisation par le haut». Les citoyens étaient invités à applaudir, pas à débattre ; à obéir, pas à proposer ; à adhérer, pas à critiquer. La politique, qui devrait être l’espace de la délibération collective sur le bien commun, est devenue un théâtre d’ombres où tout était joué d’avance. Cette dépolitisation a eu des conséquences durables : elle a donné naissance à des générations entières qui ont grandi sans apprendre à penser politiquement, à articuler des revendications, et à s’organiser collectivement pour le changement.
1.3.3 La corruption institutionnalisée comme culture. Le troisième pilier, et peut-être le plus profond, du système mobutiste est la corruption érigée en mode de gouvernance. La célèbre formule attribuée à Mobutu — «Volez, mais ne volez pas trop, et surtout, ne vous faites pas prendre», n’était pas une boutade ; elle exprimait une philosophie politique cohérente. La corruption n’était pas un dysfonctionnement du système, mais son mode de fonctionnement normal. En tolérant (voire en encourageant) le pillage des ressources publiques par ses proches, Mobutu s’assurait de leur loyauté. Chaque baron du régime était tenu par ses crimes. Ainsi, si le chef tombait, tous risquaient d’être emportés. La corruption fonctionnait par conséquent comme un mécanisme de contrôle politique, une façon de lier indissolublement les intérêts de l’élite à la survie du régime. Mais cette logique avait un coût existentiel incommensurable. Car en institutionnalisant le vol, en faisant de l’enrichissement sans cause le principal critère de réussite sociale, le régime mobutiste a profondément déformé l’éthique collective. Le travail, la compétence, l’intégrité sont devenus des valeurs de second rang, bonnes pour les naïfs et les perdants. La débrouillardise, la capacité à contourner les règles, l’art de tirer profit de sa position sont devenus les véritables vertus cardinales. Cette déformation de l’éthique collective est peut-être l’héritage le plus toxique du mobutisme. Elle a produit ce que l’on pourrait appeler une «culture de la prédation», où chacun, à son niveau, cherche à maximiser son avantage personnel au détriment du bien commun. Dans une telle culture, l’idée même de nation comme communauté de destin où les intérêts des uns sont liés aux intérêts des autres devient incompréhensible, voire risible.
1.3.4 L’effondrement silencieux. Les dernières décennies du régime mobutiste (années 80 et 90) sont marquées par un effondrement silencieux mais inexorable. Sous la pression des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), le Zaïre est soumis à des programmes d’ajustement structurel qui achèvent de démanteler ce qui restait de l’État. Les services publics s’effondrent, les fonctionnaires ne sont plus payés, les infrastructures se dégradent, l’école et la santé deviennent des privilèges. Cette période est cruciale pour comprendre la crise de sens nationale. En effet, non seulement l’État était prédateur, mais il devenait invisible, absent. Le citoyen zaïrois faisait l’expérience quotidienne d’une double déréliction : l’État était à la fois trop présent (quand il s’agissait d’extorquer) et totalement absent (quand il s’agissait de protéger ou de servir). Cette expérience a profondément marqué le rapport au politique. Pour des millions de Congolais, l’État a cessé d’être une référence. La survie est devenue une affaire individuelle ou familiale, jamais collective. Cette période a produit une «société de la débrouille» où les solidarités primaires (familiales, ethniques) ont pris le relais des solidarités citoyennes. Le «nous» national s’est fragmenté en une multitude de «nous» communautaires, et le lien social s’est distendu au point de presque disparaître.
1.4. Les guerres et la fragmentation : la dissolution du lien (1996-2025)
1.4.1 La première guerre : l’irruption de la violence externe. La chute de Mobutu en 1997, provoquée par une coalition militaro-politique soutenue par le Rwanda et l’Ouganda, aurait pu être l’occasion d’un nouveau départ. Elle fut au contraire le début d’une nouvelle tragédie. La Première Guerre du Congo (1996-1997) puis la Deuxième (1998-2003) ont plongé le pays dans un cycle de violence dont il n’est toujours pas sorti. L’analyse de ces guerres dépasse le cadre de cet essai, mais leurs conséquences sur le sens national doivent être soulignées. La première est la banalisation de la violence. Des millions de Congolais sont morts, pour la plupart de faim et de maladie plutôt que directement des combats, mais la guerre a installé la mort comme horizon quotidien. Des régions entières (Kivus, Ituri) ont été transformées en zones de non-droit où la seule loi était, et est encore, celle du plus fort. Et la deuxième conséquence est la manipulation des identités ethniques. Les agresseurs étrangers, pour justifier leur présence et diviser la résistance, ont instrumentalisé les tensions communautaires, réveillant des conflits que la colonisation et l’indépendance avaient déjà attisés. Comme le montre le rapport Mapping des Nations Unies (2010), cette instrumentalisation a produit des violences d’une cruauté inouïe, visant spécifiquement les populations civiles.
1.4.2 Le traumatisme collectif. Pour le peuple congolais, ces guerres ont été une expérience traumatique à l’échelle nationale. Or le psychiatre Boris Cyrulnik a montré dans ses travaux sur la résilience que le traumatisme n’est pas seulement l’événement violent lui-même, mais l’effondrement des systèmes de sens qui permettaient de donner un sens au monde. Pire, dans le cas congolais, le traumatisme des guerres s’est ajouté à ceux déjà accumulés (colonisation, assassinat de Lumumba, dictature) pour produire une véritable «pathologie de la mémoire». Le passé n’est plus une ressource pour penser l’avenir, mais un poids qui écrase le présent. La confiance dans l’autre, condition de toute vie sociale, est profondément ébranlée. Le voisin peut être un ennemi, l’étranger une menace, l’État un prédateur de plus. Cette situation produit ce que le philosophe politique américain Michael Walzer appelle, dans Guerres justes et injustes (1977), une «anomie sociale» marquée par la disparition des normes communes et la dissolution des repères collectifs. Dans une telle situation, la construction nationale devient presque impossible, car il n’y a plus de terrain commun sur lequel édifier un projet partagé.
1.4.3. Le tribalisme comme substitut. L’une des conséquences les plus visibles de cette dissolution du lien national est la montée du tribalisme. Non pas que les identités ethniques aient été inexistantes auparavant (elles ont toujours fait partie de la réalité sociologique du Congo), mais elles ont changé de nature et de fonction. Comme l’analyse le politologue ivoirien Jean-Pierre Dozon dans La cause des prophètes (1995), le tribalisme en Afrique post-coloniale n’est pas un simple retour à des solidarités prémodernes. Il est une réponse à la faillite de l’État, une manière de reconstruire des liens de confiance et de solidarité dans un contexte où l’État a failli à sa mission d’intégration. Lorsque le «nous» national ne veut plus rien dire, le «nous» ethnique devient le seul recours. Mais ce recours a un coût. En se repliant sur l’ethnie, on renonce à penser le bien commun à l’échelle de la nation. On accepte que la politique soit une compétition entre groupes pour l’accès aux ressources, plutôt qu’un débat sur la meilleure façon d’organiser la société. On légitime, sans le vouloir, la logique du «diviser pour régner» qui a toujours été celle des prédateurs externes et internes.
1.4.4 La démocratie de façade. La transition démocratique des années 2000, consacrée par la Constitution de 2006, aurait pu être l’occasion de reconstruire le sens national. Elle a apporté des libertés formelles, des élections régulières, un pluralisme politique. Mais elle n’a pas fondamentalement changé la nature du système. La démocratie congolaise est restée largement une démocratie de façade comme le montre Bob Kabamba dans La démocratie au Congo-Kinshasa : entre espérances et désillusions (2013). Les élections sont régulièrement entachées de fraudes, les institutions sont dominées par l’exécutif, la justice est aux ordres, la corruption reste endémique, etc. Et les partis politiques ne sont pas des vecteurs de projets de société, mais des machines clientélaires au service de leurs leaders. Cette démocratie sans substance a produit une profonde désaffection politique. Les citoyens votent, mais savent que leur vote ne changera rien. Ils participent aux campagnes électorales, mais en échange de menues faveurs, non par conviction. Le taux d’abstention, difficile à mesurer précisément mais certainement élevé, est le signe le plus visible de cette crise de la représentation.
1.4.5 La jeunesse abandonnée. La conséquence la plus tragique de cette longue nuit est peut-être la situation de la jeunesse. Plus de soixante pour cent de la population congolaise a moins de vingt-cinq ans. Cette jeunesse, qui devrait être l’atout stratégique du pays, est abandonnée à elle-même. Sans perspective d’emploi, sans éducation de qualité, sans espoir d’un avenir meilleur, cette jeunesse est doublement victime. Elle est victime de l’échec du système éducatif, qui ne lui donne pas les moyens de se réaliser. Et elle est victime de l’absence de projet national, qui ne lui offre pas d’horizon pour orienter ses aspirations. Le phénomène des «kuluna» (gangs de jeunes) à Kinshasa, l’engagement de milliers de jeunes dans les groupes armés de l’Est, l’exode massif vers l’Europe ou l’Afrique du Sud, sont autant de symptômes de cette crise existentielle. La jeunesse congolaise est une génération orpheline de ses parents (souvent morts ou absents), orpheline de l’État (qui l’abandonne), et orpheline de l’avenir (qui lui est confisqué). Cette orphelinité est peut-être la manifestation la plus aiguë de la crise de sens national. Car une nation qui n’est pas capable de donner un avenir à sa jeunesse est une nation qui a déjà renoncé à elle-même. Et une jeunesse qui n’a pas d’avenir dans son propre pays est une jeunesse prête à tout, y compris à détruire ce pays, pour trouver ailleurs ce qu’on lui refuse ici.
2. Anatomie du mal : la crise de sens national dans ses manifestations
2.1. Éléments de définition : qu’est-ce que le sens national commun?
2.1.1 Nation et sens : une archéologie conceptuelle. Dans l’introduction du présent essai, nous avons défini le sens national commun comme la conscience partagée d’une destinée collective, l’intelligence intime de responsabilité mutuelle dans la construction de la société, la vision commune de ce qu’un peuple cherche à devenir, et la volonté inébranlable de vivre et de réussir ensemble. Cette expression n’est pas un concept technique des sciences sociales établies. Elle désigne une réalité profonde que diverses traditions de pensée ont approchée sous différents angles. Le premier à avoir théorisé la nation comme principe spirituel est sans doute Ernest Renan. Dans sa conférence de 1882, il oppose la conception «objective» de la nation (fondée sur la langue, l’ethnie, la géographie) à une conception «subjective» fondée sur le consentement, la volonté de vivre ensemble, l’héritage commun de souvenirs et de sacrifices. Pour Renan, une nation est une «âme», un «principe spirituel», la possession en commun d’un riche legs de souvenirs et le désir de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. Cette conception renanienne a été reprise et développée par de nombreux penseurs. Le philosophe allemand Jürgen Habermas, dans ses travaux sur le patriotisme constitutionnel (Après l’État-nation, 2000), propose l’idée que dans les sociétés modernes, le lien national peut reposer non sur des identités prépolitiques (ethnie, culture), mais sur l’adhésion commune à des principes démocratiques et à des procédures constitutionnelles. Le «nous» se construit alors par la participation à un espace public où se discutent les règles du vivre-ensemble. Le sociologue béninois Stanislas Spero Adotevi, dans Négritude et négrologues (1970), critique quant à lui l’essentialisme des conceptions culturalistes de la nation africaine, et propose une approche plus politique et volontariste de la construction nationale. La nation n’est pas un donné qu’il suffirait de réveiller ; elle est un projet qu’il faut construire.
2.1.2 Les composantes du sens national commun. À partir de ces différentes approches, on peut dégager les composantes de ce que nous appelons le sens national commun. Notons donc, premièrement, une mémoire partagée. C’est la conscience d’avoir une histoire commune, faite de souffrances et de joies, de défaites et de victoires, de héros et de martyrs. Cette mémoire n’est pas nécessairement exacte au sens historique strict (les nations vivent aussi de mythes fondateurs), mais elle doit être authentique au sens où elle fait sens pour ceux qui la portent. Deuxièmement, une vision commune de l’avenir. C’est la projection collective dans un futur désirable, l’idée que le pays a une direction, un cap, un horizon. Sans cette projection, l’action collective perd son sens, et la politique se réduit à la gestion du court terme. Troisièmement, des valeurs partagées. C’est un ensemble de principes éthiques qui fondent le vivre-ensemble, qui disent ce qui est bien et mal, juste et injuste, honorable et méprisable dans la vie collective. Ces valeurs peuvent être puisées dans la tradition, dans la religion, dans la philosophie, et dans l’expérience historique. Quatrièmement, un sentiment d’appartenance. C’est l’attachement affectif à la communauté nationale, la fierté d’en être membre, et la disposition à se sacrifier pour elle. Ce sentiment, pour reprendre les termes de Benedict Anderson dans Imagined Communities (1983), fait de la nation une «communauté imaginée» — imaginée parce que ses membres ne se connaîtront jamais tous, mais communauté parce que le lien qui les unit est vécu comme réel. Et cinquièmement, enfin, des institutions qui incarnent et produisent ce sens. Ce sont les écoles qui transmettent l’histoire et les valeurs, les médias qui alimentent le débat public, les symboles (drapeau, hymne, monuments) qui rendent visible l’appartenance, les fêtes nationales qui rythment la vie collective, etc.
2.1.3 Spécificités du contexte congolais. Le cas congolais présente des particularités qui rendent la construction de ce sens national commun particulièrement difficile. La première est l’absence d’un État précolonial unifié qui aurait pu servir de référence historique. Contrairement au Rwanda, au Burundi, au Maroc ou à l’Éthiopie, le Congo actuel est une création coloniale pure, un assemblage de peuples et de royaumes sans unité préalable. La deuxième particularité est la violence de l’expérience coloniale. Là où d’autres colonies ont connu des formes de domination plus paternalistes ou plus distantes, le Congo a subi l’un des régimes coloniaux les plus brutaux du continent. Le souvenir de cette violence n’a pas été correctement élaboré, ni par la Belgique (qui a longtemps refusé de reconnaître sa responsabilité), ni par le Congo lui-même (dont les élites ont souvent préféré tourner la page sans la lire). La troisième particularité est l’assassinat de Lumumba. En éliminant celui qui incarnait le plus intensément l’idée nationale, les forces néocoloniales ont privé le Congo de son mythe fondateur. Les nations vivent de héros ; elles meurent quand on les tue. La mémoire de Lumumba a survécu, mais comme une blessure, non comme un fondement. La quatrième particularité est la durée exceptionnelle du régime mobutiste. Trente-deux ans de dictature, c’est plus qu’une génération. C’est le temps nécessaire pour que des pratiques, des représentations, des habitudes s’impriment dans les corps et les esprits au point de devenir une «seconde nature». Le mobutisme n’est pas seulement un régime politique ; c’est une culture, un rapport au monde, une manière de faire et de penser qui a survécu à la chute de Mobutu. Et la cinquième particularité est la fragmentation géographique. Le Congo est un pays-continent, dont les différentes régions sont mal reliées entre elles. Cette fragmentation physique renforce la fragmentation psychique. Il est ainsi difficile de se sentir appartenir à la même communauté quand on n’a jamais vu les autres, quand on ne parle pas la même langue, quand on n’a pas accès aux mêmes informations.
2.2. Les symptômes de la crise
2.2.1. L’égoïsme comme stratégie de survie. Le premier symptôme de la crise de sens national est la généralisation de l’égoïsme comme mode de vie. Dans un contexte où l’État ne protège pas, où les solidarités traditionnelles s’effritent, où l’avenir est incertain, chacun apprend à ne compter que sur soi-même. Cette attitude est parfaitement rationnelle du point de vue individuel. Pourquoi payer des impôts si l’argent est détourné? Pourquoi s’investir dans un projet collectif si les bénéfices en seront captés par une minorité? Pourquoi respecter la loi si la loi n’est qu’un instrument de domination? Mais cette rationalité individuelle produit une irrationalité collective. La somme des égoïsmes ne fait pas une société ; elle fait une jungle. Dans une telle situation, la coopération devient impossible, la confiance disparaît, et chaque interaction sociale devient potentiellement conflictuelle.
2.2.2. La fuite vers l’extérieur. Le deuxième symptôme est la fuite vers l’extérieur, sous toutes ses formes. Fuite physique d’abord par l’émigration massive des Congolais vers l’Europe, l’Amérique du Nord, ou encore l’Afrique du Sud. On estime à plusieurs millions le nombre de Congolais vivant hors du pays — une diaspora qui, si elle constitue aujourd’hui une ressource potentielle, est d’abord le signe d’un échec. Fuite symbolique ensuite, soit la fascination pour tout ce qui vient de l’étranger, et la dévalorisation systématique de ce qui est national. Le modèle de réussite, c’est le musicien qui a percé à Paris, le footballeur qui joue en Europe, l’intellectuel qui enseigne aux États-Unis. Rester au pays, c’est échouer, ou du moins c’est renoncer à la reconnaissance. Fuite psychique enfin, soit le refuge dans des formes de religiosité qui promettent la délivrance sans exiger l’effort. Le succès des églises de réveil, avec leur discours de prospérité et leur promesse de miracles, s’explique en partie par cette fuite hors du réel. Puisque le monde est invivable, on s’en évade par la croyance en un autre monde.
2.2.3. Le tribalisme comme identité de repli. Le troisième symptôme est le tribalisme. Dans un contexte où l’identité nationale ne dit plus rien, où l’État ne protège pas, où le futur est incertain, l’ethnie devient le dernier refuge. Elle offre une identité claire, une appartenance indiscutable, des solidarités concrètes. Mais ce repli identitaire est aussi un piège. Car en se définissant d’abord par son appartenance ethnique, on renonce à penser le bien commun au-delà de son groupe. On accepte la logique de la compétition entre communautés pour l’accès aux ressources. On légitime les entrepreneurs politiques qui instrumentalisent ces identités pour mobiliser leurs clientèles.
2.2.4. L’anesthésie religieuse. Le quatrième symptôme est l’anesthésie religieuse. La religiosité, qui pourrait être une ressource pour penser le sens et l’engagement, devient un opium qui endort la conscience politique. Ce phénomène n’est pas propre au Congo. Le philosophe allemand Karl Marx, dans sa célèbre formule, voyait dans la religion «le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit d’un état social d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple». Dans le contexte congolais, cette analyse prend une acuité particulière. Des églises de réveil aux prophètes auto-proclamés, en passant par les pastorales de la prospérité, un vaste marché du miracle s’est développé, qui promet la guérison, la richesse, le succès sans exiger la transformation des structures sociales. Comme le montre le philosophe et théologien congolais Kā Mana dans Christ d’Afrique (1994), cette religiosité-là n’est pas libératrice. Elle est aliénante. Elle déplace la responsabilité du changement de l’action collective vers l’attente individuelle, du politique vers le magique, de l’histoire vers le miracle. Elle produit ce que l’on pourrait appeler une «conscience endormie», une acceptation résignée de l’injustice au nom d’une récompense future.
2.2.5. Le cynisme comme philosophie. Le cinquième symptôme est le cynisme généralisé. Non pas le cynisme philosophique antique, qui était une école de vertu, mais le cynisme ordinaire, celui qui consiste à ne croire en rien, à soupçonner toute parole désintéressée, à voir dans toute action une stratégie cachée. Ce cynisme est la réponse la plus courante à la trahison répétée des élites. Quand on a vu tant de promesses trahies, tant de leaders corrompus, tant de projets avortés, il devient rationnel de ne plus croire en rien. Mais cette rationalité défensive produit ses propres dégâts. Elle empêche l’émergence de nouvelles figures de confiance. Elle rend impossible toute mobilisation collective, puisque personne n’est prêt à suivre qui que ce soit. Elle condamne à l’immobilisme, faute de pouvoir s’engager dans une action dont on soupçonne d’avance qu’elle sera trahie.
2.3. Les mécanismes de perpétuation
2.3.1. L’école comme machine à défaire. Le premier mécanisme de perpétuation de la crise de sens est l’école. L’école congolaise, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, ne produit pas du sens national ; elle le défait. Le diagnostic est sévère mais partagé par de nombreux observateurs. Lubala Kasi dans ses travaux sur l’enseignement supérieur en RDC, a ainsi dit que nos universités sont devenues des «boutiques de l’ignorance», où l’on délivre des diplômes sans compétences, où la corruption gangrène les évaluations, où la recherche est inexistante. Mais le problème est plus profond. Les programmes scolaires, hérités pour l’essentiel de la colonisation et mis à jour dans repenser l’essentiel, continuent de transmettre une vision de l’histoire où le Congo n’est qu’un décor, où les héros nationaux sont absents, où la fierté d’être congolais n’a pas sa place. Or, comme le souligne Cheikh Anta Diop dans Nations nègres et culture (1954), la première condition de la renaissance africaine est la réappropriation de son histoire. Tant que l’école congolaise n’enseignera pas aux enfants congolais leur propre histoire, elle continuera de produire des aliénés.
2.3.2. Les médias comme vecteurs de fragmentation. Le deuxième mécanisme est le rôle des médias. Le paysage médiatique congolais est extrêmement fragmenté, avec des centaines de stations de radio, de chaînes de télévision, de journaux en ligne. Cette diversité pourrait être une richesse ; elle est trop souvent un facteur de fragmentation car la plupart des médias congolais ne fonctionnent pas comme des entreprises d’information, mais comme des instruments au service d’intérêts particuliers (politiques, économiques, et ethniques), en plus du fait que la qualité des contenus (pertinence et profondeur) est discutable. Cette fragmentation et cette superficialité médiatiques sont d’autant plus problématiques que l’accès aux médias internationaux (RFI, France 24, BBC, TV5) est très large. Ces médias, pour professionnels qu’ils soient, ne traitent du Congo que sous l’angle du chaos, des crises, des catastrophes. Ils ne montrent jamais le Congo qui travaille, qui crée, et qui espère. Ils participent ainsi, sans le vouloir, à la dévalorisation permanente de l’image nationale.
2.3.3. Les élites comme trahison. Le troisième mécanisme est la trahison des élites. Le mot est fort, mais il est malheureusement justifié. Les élites congolaises (politiques, économiques, intellectuelles) ont, dans leur immense majorité, choisi leurs intérêts personnels contre l’intérêt national. Ce phénomène n’est pas propre au Congo. Robert Putnam dans Making Democracy Work (1993), en parle, et dit que la qualité des institutions dépend largement de la qualité des élites. Mais dans le cas congolais, la trahison des élites a pris des proportions pathologiques. Les dirigeants politiques se sont enrichis sur le dos de l’État. Les hommes d’affaires ont préféré le commerce d’importation à l’investissement productif. Les intellectuels ont choisi l’exil doré plutôt que le combat difficile pour transformer leur pays. Cette trahison produit un effet d’entraînement dévastateur. Si les élites, qui sont censées montrer la voie, ne croient pas en leur propre pays, comment le peuple pourrait-il y croire ? Si ceux qui ont réussi choisissent de placer leur argent à l’étranger plutôt que d’investir ici, comment les jeunes pourraient-ils avoir confiance en l’avenir ?
2.3.4. L’international comme miroir déformant. Le quatrième mécanisme est le rôle de la communauté internationale. Les institutions internationales (FMI, Banque mondiale), les bailleurs bilatéraux, les ONG, les médias internationaux jouent un rôle ambivalent dans la construction nationale congolaise. D’un côté, ils apportent une aide précieuse dans les moments de crise, financé des projets de développement, et soutiennent des initiatives de la société civile. De l’autre, ils fonctionnent trop souvent comme des miroirs déformants, renvoyant du Congo une image négative qui finissait par être intériorisée. De plus, les conditionnalités imposées par le FMI et la Banque mondiale, en particulier, ont eu des effets dévastateurs sur la capacité de l’État à jouer son rôle de catalyseur du développement. En imposant des politiques d’austérité, de privatisation, de libéralisation, elles ont affaibli les institutions publiques, réduit les capacités d’investissement, et contribué à la désaffection des citoyens envers l’État. Mais le problème est aussi plus subtil. En finançant des projets directement gérés par des ONG, en court-circuitant les administrations nationales, en imposant des experts étrangers plutôt que de renforcer les compétences locales, la communauté internationale a souvent contribué à l’affaiblissement de la capacité nationale à penser et à agir par soi-même.
3. Voies de la renaissance : reconstruire le sens
3.1. Le diagnostic comme préalable : nommer le mal pour le guérir
3.1.1. La nécessité d’une thérapie collective. Toute guérison commence par un diagnostic. Pour reconstruire le sens national, il faut d’abord nommer la blessure, reconnaître la souffrance, accepter la responsabilité. Cette nécessité a été comprise par de nombreuses nations ayant traversé des traumatismes collectifs. L’Allemagne d’après-guerre a dû faire face à l’indicible des camps. L’Afrique du Sud post-apartheid a mis en place une Commission Vérité et Réconciliation. Le Rwanda post-génocide a dû affronter l’horreur pour tenter de reconstruire le lien social. Le Congo n’a pas encore fait ce travail. La colonisation n’a jamais été vraiment questionnée. L’assassinat de Lumumba n’a jamais été pleinement reconnu. Les responsabilités dans les guerres de l’Est n’ont jamais été clairement établies. La prédation mobutiste n’a jamais fait l’objet d’un jugement collectif. Ce travail de vérité est indispensable. Non par vengeance, non par obsession du passé, mais pour que le passé cesse de faire retour sous forme de symptômes non résolus. Une nation qui n’a pas fait la paix avec son histoire est une nation malade.
3.1.2. La Commission Vérité, Mémoire et Réconciliation. Nous proposons la création d’une Commission Vérité, Mémoire et Réconciliation. Cette proposition mérite d’être prise au sérieux. Une telle commission aurait pour mission non pas de juger (cela relève des tribunaux) mais d’établir les faits, de recueillir les témoignages, de produire un récit partagé des tragédies nationales. Elle ne serait pas un exercice d’accusation, mais un travail de mémoire collective, une tentative de transformer l’histoire subie en histoire comprise. L’expérience sud-africaine montre les potentialités et les limites de ce type de dispositif. La vérité ne suffit pas à guérir, mais sans vérité, aucune guérison n’est possible. La réconciliation ne peut pas être imposée, mais elle peut être préparée par un travail de reconnaissance mutuelle. Pour le Congo, une telle commission pourrait permettre de sortir de l’alternative mortifère entre l’oubli (qui laisse les blessures à vif) et la vengeance (qui ouvre des cycles sans fin). Elle pourrait jeter les bases d’un nouveau récit national, où les souffrances passées ne seraient ni niées ni instrumentalisées, mais intégrées dans une compréhension plus large de l’histoire nationale.
3.1.3 La justice transitionnelle. Parallèlement à ce travail de mémoire, une justice transitionnelle est nécessaire. Les crimes les plus graves (crimes contre l’humanité, crimes de guerre, crimes économiques majeurs,…) doivent être jugés. L’impunité qui a trop longtemps prévalu doit cesser. Cette exigence n’est pas seulement morale. Elle est aussi politique. Car comment construire un sens national commun si les pires criminels continuent de prospérer, si les pilleurs des ressources publiques continuent de siéger au Parlement, si les auteurs des massacres de l’Est continuent de commander dans l’armée ? La justice transitionnelle n’est pas une vengeance. Elle est une condition de la reconstruction de la confiance. Elle dit aux victimes que leur souffrance est reconnue. Elle dit aux citoyens que la loi est la même pour tous. Elle dit aux coupables potentiels que le crime ne paie pas.
3.2. Les piliers de la refondation
3.2.1. La révolution éducative. Le premier pilier de la reconstruction du sens national est l’éducation. C’est en effet à l’école que se forgent les identités, que se transmettent les valeurs, et que se construisent les mémoires. Pour cela, la réforme éducative nécessaire est radicale. Elle doit commencer par la réécriture complète des programmes d’histoire. L’histoire enseignée doit être l’histoire du Congo et de l’Afrique, non plus vue à travers le prisme colonial, mais restituée dans sa complexité et sa dignité. Les empires ancestraux (Kemet, Mali, Kush, Meroe, Ashanti, Maures, etc.) et les royaumes précoloniaux (Kongo, Luba, Lunda, Kuba, etc.) doivent retrouver leur place. Les résistances à la colonisation doivent être honorées. Les figures nationales (Kimpa Vita, Kimbangu, Lumumba, etc.) doivent être transmises comme des héros, non comme des souvenirs. Cette réécriture ne doit pas être une mythification. Il ne s’agit pas de remplacer un mensonge par un autre. Il s’agit de restituer la vérité historique dans toute sa complexité, en assumant aussi les parts d’ombre, les erreurs, les échecs. Car une nation adulte est une nation capable de regarder son passé en face, sans fard et sans complaisance. La réforme éducative doit aussi concerner les langues. Les quatre langues nationales (lingala, swahili, tshiluba, kikongo) doivent retrouver une place centrale dans le système éducatif. Non pour exclure le français ou l’anglais, qui restent une ouverture sur le monde, mais pour permettre aux enfants de s’enraciner dans leur propre culture avant de s’ouvrir à d’autres.
3.2.2. La refondation de l’État. Le deuxième pilier est la refondation de l’État. Un sens national commun ne peut pas se construire sur un État prédateur. Il faut que l’État change de nature, qu’il cesse d’être un instrument de prédation pour devenir un service public. Cette refondation passe d’abord par la justice. Un État de droit, où la loi est la même pour tous, où les juges sont indépendants, où la corruption est punie, est la condition de toute confiance dans les institutions. Sans cette confiance, aucun projet collectif n’est possible. Cette refondation de l’État passe ensuite par la décentralisation. Le Congo est trop grand, trop divers, pour être gouverné depuis Kinshasa seulement. Il faut que les provinces, les territoires, les localités aient des marges de manœuvre réelles, des ressources propres, et des capacités d’initiative. C’est à cette échelle que les citoyens peuvent se sentir acteurs de leur destin. Cette refondation de l’État passe enfin par la réforme de la fonction publique. Une administration compétente, intègre, bien formée, correctement rémunérée, est le squelette de l’État. Sans elle, aucune politique publique ne peut être mise en œuvre, aucun service public ne peut être assuré, et aucune confiance ne peut s’établir.
3.2.3. La refondation de l’élite. Le troisième pilier est la refondation de l’élite. Le problème congolais n’est pas d’abord un problème de ressources ou d’institutions ; c’est un problème de personnes. L’élite actuelle, dans sa majorité, n’est pas à la hauteur des défis. Cette refondation de l’élite passe par une nouvelle éthique du leadership. Le pouvoir ne doit plus être perçu comme une occasion de s’enrichir, mais comme une charge, une responsabilité, un service. Cette conversion éthique ne peut pas être décrétée ; elle doit être cultivée, encouragée, exigée. La refondation de l’élite passe aussi par la formation d’une nouvelle génération de cadres. Le « Grand dessein », projet civilisationnel que nous portons, propose la création d’un Complexe Universitaire Patrice Lumumba (CUPL), qui formerait l’élite de demain sur des bases radicalement différentes (excellence académique, intégrité morale, engagement patriotique, etc.). Cette proposition mérite d’être prise au sérieux.
3.2.4. La renaissance culturelle. Le quatrième pilier est la renaissance culturelle. Une nation ne vit pas seulement d’institutions et d’économie ; elle vit d’art, de littérature, de musique, de cinéma. C’est dans les œuvres culturelles que se dit l’âme d’un peuple, que se formulent ses aspirations, que se transmettent ses valeurs. Le Congo a un potentiel culturel immense. Sa musique (la rumba, le soukous, la ndombolo) a conquis l’Afrique et le monde. Sa peinture (l’école de Kinshasa) est reconnue internationalement. Sa littérature (de Mudimbe à Bolya) porte une parole puissante. Mais ce potentiel est trop peu soutenu, trop peu structuré, trop peu valorisé. Une politique culturelle ambitieuse devrait soutenir la création, former les artistes, structurer les industries culturelles, et diffuser les œuvres. Elle devrait aussi encourager les projets qui mettent en scène l’histoire nationale, qui racontent le Congo aux Congolais, et qui donnent à voir et à aimer ce pays si riche et si mal connu.
3.2.5 Le récit national comme projet. Le cinquième pilier, qui synthétise tous les autres, est la construction d’un nouveau récit national. Une nation a besoin d’une histoire qu’elle se raconte à elle-même, d’un récit qui donne sens à son passé, cohérence à son présent, et direction à son avenir. Ce récit ne peut pas être imposé d’en haut. Il doit émerger d’un dialogue entre toutes les composantes de la nation, d’une confrontation des mémoires, d’une élaboration collective. Il ne peut pas être un mensonge, une simplification, une mythification. Il doit être une interprétation, une mise en sens, une orientation. Ce récit pourrait s’articuler autour de quelques grands thèmes comme la grandeur des civilisations précoloniales, la violence de la colonisation et des résistances, le martyre de Lumumba et l’assassinat de l’indépendance, la longue nuit de la dictature, les espoirs et les déceptions de la démocratie, les guerres et les souffrances, mais aussi la résilience du peuple, la créativité culturelle, l’espérance d’une renaissance. Ce récit ne serait pas un catéchisme, mais un horizon. Pas une fermeture, mais une ouverture. Pas une vérité définitive, mais un chantier permanent.
3.3. Les conditions de possibilité
3.3.1. La volonté politique. Toute cette entreprise de reconstruction du sens national suppose une condition préalable : la volonté politique. Sans des dirigeants décidés à engager cette refondation, rien ne sera possible. Cette volonté politique n’est pas donnée d’avance. Elle doit être construite, exigée, soutenue. Elle peut venir d’en haut, si des leaders visionnaires émergent et prennent leurs responsabilités. Elle peut venir d’en bas, si la société civile s’organise et fait pression. Elle peut venir des deux côtés à la fois, dans une dynamique vertueuse où l’exigence populaire rencontre la détermination des dirigeants.
3.3.2. La mobilisation de la diaspora. La diaspora congolaise, forte de plusieurs millions de personnes, est une ressource stratégique immense. Beaucoup de ses membres ont réussi dans leurs pays d’accueil, y ont acquis des compétences, des réseaux, et des capitaux. Ils pourraient jouer un rôle crucial dans la reconstruction nationale. Mais la diaspora ne pourra jouer ce rôle que si elle est sollicitée, organisée, et valorisée. Trop souvent, elle a été traitée comme un simple guichet (pour les transferts d’argent) ou comme une menace (pour les opposants politiques). Il faut changer ce regard, reconnaître la diaspora comme une composante à part entière de la nation, et lui donner les moyens de contribuer au développement.
3.3.3. L’appui de la communauté internationale. La communauté internationale a sa part de responsabilité dans la tragédie congolaise. Elle l’a aussi dans la reconstruction possible. Mais cet appui doit être repensé sur des bases nouvelles. Il ne s’agit plus de dicter des conditionnalités ou d’imposer des modèles. Il s’agit de soutenir des initiatives endogènes, de respecter les choix souverains du peuple congolais, et d’accompagner sans se substituer. Il s’agit surtout de reconnaître les responsabilités historiques et d’en tirer les conséquences (réparations, annulation de dettes odieuses, transferts de technologie, partenariats équitables, etc).
3.3.4. Le temps long. La reconstruction du sens national est une œuvre de longue haleine. Elle ne se mesure pas en années, mais en générations. Les fruits n’en seront pas visibles immédiatement. Il faudra de la patience, de la persévérance, et de la fidélité. Mais c’est aussi une œuvre urgente. Chaque année qui passe sans que ce travail soit engagé, c’est une génération de plus qui grandit sans repères, sans fierté, et sans espoir. C’est un peu plus de la nation qui se défait, un peu plus du lien social qui se distend, un peu plus de l’avenir qui se referme. Le temps est compté. Mais il n’est pas trop tard.
Conclusion : Le pari du sens
Au terme de ce parcours, une conviction s’impose : la crise de sens national en République Démocratique du Congo est la matrice de toutes les autres crises. Elle est le terreau sur lequel prospèrent la corruption, la prédation, la violence, le désespoir. Elle est le verrou qui bloque toutes les tentatives de réforme, tous les plans de développement, tous les espoirs de renaissance. Mais cette conviction, pour sombre qu’elle soit, est aussi porteuse d’espérance. Car si la maladie est d’abord une maladie de l’âme, alors le remède est aussi un remède de l’âme. Et ce remède, nul ne peut l’apporter de l’extérieur. Il ne peut venir que de l’intérieur, de la décision collective de se relever, de la volonté partagée de construire ensemble un avenir commun. Cette décision n’est pas une évidence. Elle suppose un acte de foi dans la possibilité du changement. Elle suppose un travail de deuil sur les illusions perdues. Elle suppose une conversion des cœurs et des esprits. Elle suppose surtout une mobilisation de toutes les énergies vives de la nation. Dans le « Grand dessein », nous proposons une feuille de route pour cette renaissance. Il n’a pas la prétention d’être une solution miracle, mais il a le mérite de poser les bonnes questions et de tracer des directions possibles. Cet essai s’inscrit dans la même veine : non pas apporter des réponses définitives, mais contribuer à une réflexion collective sans laquelle aucune action durable n’est possible. Car la reconstruction du sens national ne peut pas être l’œuvre d’un homme seul, ni d’un parti, ni d’une génération. Elle doit être l’œuvre de tout un peuple, sur le long terme, dans un dialogue permanent entre les générations, entre les régions, entre les mémoires et les projets. Le chemin sera long. Il sera difficile. Il sera semé d’embûches et de découragements. Mais il est le seul qui mène quelque part. L’alternative, c’est la lente agonie d’une nation qui n’aura pas su se ressaisir, la poursuite indéfinie du cycle de la prédation et de la violence, la confirmation de la prophétie auto-réalisatrice de l’échec. Le Congo a trop souvent été le lieu où les espérances venaient mourir. Il est temps qu’il devienne le lieu où elles renaissent. Il est temps que le peuple congolais, fort de sa souffrance et de sa résilience, se réapproprie son histoire, sa dignité, son avenir. Il est temps que le sens redevienne possible.
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