Les débats constitutionnels en République Démocratique du Congo (RDC) souffrent d’un mal récurrent : ils sont presque toujours menés depuis les livres, jamais depuis le réel. On y discute de la supériorité théorique du régime présidentiel sur le parlementaire, des mérites comparés du fédéralisme et de l’unitarisme, des subtilités du droit comparé, comme si le Congo était une page blanche sur laquelle on pourrait librement inscrire les leçons apprises ailleurs. Cette approche est une erreur fondamentale. Elle oublie que le Congo n’est pas une page blanche. Il est un palimpseste, un parchemin sur lequel des siècles d’histoire ont déjà écrit, gratté, réécrit, et dont les traces anciennes continuent de traverser le texte nouveau. L’approche que je propose ici part d’un postulat différent : la question constitutionnelle en RDC ne peut être pensée qu’à partir d’une lecture rigoureuse de ses réalités profondes. Ces réalités sont multiples : sociologiques, anthropologiques, économiques, géopolitiques. Les ignorer, c’est condamner toute réforme à l’ineffectivité. Notre ambition n’est pas de proposer un texte constitutionnel, mais une méthode pour penser la constitution. Une méthode qui prenne au sérieux ce que le Congo est vraiment, pour imaginer ce qu’il pourrait devenir.
I. La question du commencement
Toute communauté politique digne de ce nom repose sur un acte fondateur. Cet acte, c’est la constitution, non pas comme un simple texte juridique, mais comme le pacte par lequel un peuple se constitue comme nation, définit les règles de son vivre-ensemble, et fixe les conditions de sa reproduction dans le temps. La RDC vit depuis 2006 sous l’empire d’une Constitution (adoptée le 18 février 2006 par référendum populaire et modifiée par la Loi n°11/002 du 20 janvier 2011) qui fut, à sa naissance, portée par un immense espoir. Elle devait tourner la page de la dictature, des guerres et de la prédation. Elle devait inaugurer l’ère de l’État de droit, de la démocratie et de la prospérité partagée. Près de vingt ans plus tard, le bilan est sans appel. La constitution de 2006 n’a pas produit l’État de droit escompté, ni la prospérité attendue, ni la stabilité politique durable. Au contraire, elle a été détournée, contournée, violée. Elle a servi de paravent à la perpétuation du système néopatrimonial qu’elle était censée abolir. Le pays, riche de promesses, reste englué dans la pauvreté, la prédation et l’instabilité. Face à ce constat, un débat agite la classe politique et la société civile : faut-il changer la constitution? Ceux qui s’y opposent invoquent la lettre du texte et la sacralité des «articles verrouillés». Ceux qui la défendent le font souvent avec des arguments faibles, voire inavoués comme la prolongation d’un mandat, la conquête d’un pouvoir accru, etc. Ce débat, ainsi posé, manque son objet. Car la question constitutionnelle en RDC n’est ni technique, ni simplement juridique. Elle est existentielle. Elle touche à la nature même du pacte social, à la possibilité de la souveraineté, et aux conditions de la renaissance nationale. Cet essai se propose de poser cette question à la hauteur des enjeux. Il ne s’agit pas de défendre une révision ou un changement, mais de réfléchir aux fondements philosophiques, anthropologiques et stratégiques d’un ordre constitutionnel adapté à la réalité congolaise. Il s’agit de penser ce que devrait être une constitution capable de produire de l’ordre (Maât) face aux forces de la dissolution (Isefet). Car la question n’est pas : faut-il changer la constitution? Elle est : quelle constitution pour quel Congo? Et, au-delà : comment un peuple peut-il se donner les moyens de sa propre puissance?
II. Qu’est-ce qu’une Constitution ?
2.1. Éléments de philosophie politique. Avant de questionner la Constitution congolaise actuelle et de penser toute révision ou modification, il faut s’interroger sur ce qu’est fondamentalement une Constitution.
2.1.1. Le pacte fondateur. Dans la tradition du contractualisme (Hobbes, Locke, Rousseau), la Constitution est l’acte par lequel un peuple sort de l’état de nature pour entrer dans l’état civil. Elle est le contrat social qui fonde la légitimité du pouvoir et définit les règles du vivre-ensemble. Pour Rousseau, ce contrat n’est pas un simple accord entre individus ; il est l’acte par lequel une «multitude» devient un «peuple», une collection d’intérêts particuliers se transforme en une communauté politique orientée vers le bien commun. Cette dimension est cruciale pour le Congo. La constitution ne doit pas être seulement un texte technique ; elle doit être l’instrument de la construction nationale, le récit qui donne sens à l’unité par-delà la diversité ethnique, linguistique, et culturelle.
2.1.2. La limitation du pouvoir. Pour les libéraux (Montesquieu, Constant, Madison, etc.), la constitution est d’abord un instrument de limitation du pouvoir. Elle organise la séparation des pouvoirs, établit des contre-pouvoirs, garantit les droits fondamentaux. Cette fonction est essentielle dans le contexte congolais, marqué par la prédation et l’arbitraire. Mais elle ne peut être la seule. Une constitution qui ne ferait que limiter le pouvoir sans lui donner les moyens d’agir serait une constitution d’impuissance.
2.1.3. L’institution du futur. Une constitution est aussi ce que le juriste allemand Peter Häberle appelle un «contrat de générations». Elle engage non seulement les vivants, mais aussi ceux qui ne sont pas encore nés. Elle fixe le cadre dans lequel les générations futures pourront exercer leur souveraineté. Cette dimension intergénérationnelle est centrale dans la perspective Ubuntu. Une constitution doit être capable de produire de l’ordre dans la durée, de résister aux forces de dissolution, et de transmettre un patrimoine matériel, institutionnel, et culturel aux générations à venir.
2.2. Perspectives civilisationnelle : la constitution comme architecture de l’ordre durable. Une constitution n’est pas seulement un texte juridique. Elle est l’armature fondamentale d’une société, le squelette qui donne forme au corps politique, le système nerveux qui coordonne les actions collectives. Pour comprendre ce qu’une constitution doit être, il faut la penser comme une architecture de l’ordre durable.
2.2.1. Qu’est-ce qu’un ordre constitutionnel durable ? Dans la perspective civilisationnelle qui est la nôtre, un ordre constitutionnel durable n’est pas et ne peut être un ordre figé, immobile, et mort. C’est un ordre vivant, capable de se reproduire dans le temps, de s’adapter aux circonstances, de résister aux chocs, et de se corriger après les erreurs. C’est un ordre qui possède cinq caractéristiques fondamentales. La première est la capacité à mobiliser l’énergie collective. Une Constitution doit permettre à la nation de rassembler ses forces, de concentrer ses ressources, d’orienter ses énergies vers des fins communes. Elle ne peut pas être seulement un instrument de limitation ; elle doit être aussi un instrument de mobilisation. La deuxième caractéristique est la cohérence organisationnelle. Une Constitution doit organiser les pouvoirs de manière cohérente, éviter les contradictions, les chevauchements, et les conflits stériles. Elle doit définir clairement qui fait quoi, comment, et devant qui l’on répond. La troisième caractéristique est la capacité d’innovation et d’adaptation. Une Constitution trop rigide se brise sous la pression du réel. Une constitution trop souple se dissout dans l’opportunisme. L’équilibre est subtil : il faut des règles stables, mais des mécanismes pour les faire évoluer. La quatrième caractéristique est la force de cohésion symbolique. Une constitution n’est pas qu’un texte technique. Elle est aussi un récit, une mémoire, et une promesse. Elle dit qui nous sommes, d’où nous venons, et où nous voulons aller. Cette dimension symbolique est essentielle pour susciter l’adhésion, l’engagement, et le sacrifice. Enfin, la cinquième caractéristique est la souveraineté comme membrane protectrice. Une constitution doit protéger le corps politique des agressions extérieures, des ingérences, des pressions. Elle doit affirmer la capacité de la nation à décider de son destin, à contrôler ses frontières, à définir ses alliances.
2.2.2. Les cinq piliers d’un ordre constitutionnel durable. Ces cinq caractéristiques renvoient à cinq dimensions fondamentales que toute constitution doit prendre en charge.
→ La première dimension est celle de la capacité. Une Constitution doit donner à l’État les moyens de sa mission. Elle ne peut pas se contenter de fixer des limites ; elle doit aussi prévoir des pouvoirs d’agir. Il s’agit, notamment, des compétences clairement définies pour chaque niveau de pouvoir ; de la possibilité de légiférer par ordonnance dans les domaines stratégiques (sous contrôle du Parlement) ; des mécanismes de planification à long terme ; d’une fiscalité adaptée aux besoins et aux capacités du pays ; du contrôle des ressources naturelles comme levier de développement ; etc. Dans le contexte congolais, cette dimension est cruciale. L’État doit pouvoir mobiliser l’immense potentiel du pays (ses ressources minières, son énergie hydraulique, ses terres agricoles, sa jeunesse, etc.) pour les orienter vers des fins productives. Une Constitution qui l’en empêcherait serait une constitution d’impuissance.
→ La deuxième dimension est celle de l’organisation. Une Constitution doit agencer les pouvoirs de manière cohérente, éviter les conflits de compétence, les doublons, les zones d’ombre. Cela implique : une séparation claire des fonctions exécutive, législative et judiciaire ; des règles précises de nomination, de compétence, et de responsabilité ; une articulation harmonieuse entre les différents niveaux de pouvoir (central, provincial, local) ; des mécanismes de coordination entre institutions ; etc.
→ La troisième dimension est celle de l’adaptabilité. Une constitution doit pouvoir évoluer avec son temps, intégrer les leçons de l’expérience, et répondre aux défis nouveaux. Cela implique : une procédure de révision claire, exigeante mais pas impossible ; la possibilité de réformes ponctuelles sans remettre en cause l’équilibre général ; des mécanismes d’évaluation des politiques publiques ; et une ouverture aux innovations institutionnelles (démocratie participative, budgets participatifs, etc.). Mais l’adaptabilité ne doit pas être confondue avec l’instabilité. Les règles fondamentales doivent être suffisamment stables pour créer de la prévisibilité, de la confiance, et de la sécurité juridique.
→ La force de cohésion symbolique. La quatrième dimension est celle de la cohésion. Une constitution doit cimenter la nation, donner un sens à l’appartenance commune, fournir un horizon partagé. Cela implique : un préambule qui dit l’histoire, les valeurs, les aspirations du peuple ; la reconnaissance des symboles nationaux (drapeau, hymne, et devise) ; la protection de la mémoire et du patrimoine ; l’affirmation de valeurs communes (dignité, justice, et solidarité) ; ainsi que la place des langues nationales comme vecteurs d’identité. Dans un pays aussi divers que le Congo, cette dimension symbolique est essentielle. La constitution doit être le lieu où les différentes composantes de la nation se reconnaissent, où leurs histoires particulières s’intègrent dans une histoire commune, et où leurs aspirations convergent vers un avenir partagé.
→ Enfin, la cinquième dimension est celle de la souveraineté. Une constitution doit protéger la nation des ingérences extérieures, des pressions, des prédateurs. Cela implique : l’affirmation de la souveraineté permanente sur les ressources naturelles ; le contrôle des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques ; la protection du foncier contre l’accaparement ; la transparence de la dette et l’interdiction des emprunts odieux ; ainsi que la capacité de définir une politique étrangère autonome. Dans un contexte de mondialisation asymétrique, où les puissances étrangères et les multinationales cherchent à contrôler les ressources, cette dimension est vitale. Une constitution qui ne protégerait pas la souveraineté nationale serait une constitution de la servitude.
2.2.3. L’interdépendance des piliers. Ces cinq dimensions ne sont pas indépendantes. Elles forment un système où chacune conditionne les autres. Une constitution qui donne à l’État les moyens d’agir (capacité) mais sans cohérence organisationnelle produit le chaos. Une constitution cohérente mais incapable d’évoluer produit la sclérose. Une constitution adaptable mais sans force symbolique produit l’éparpillement. Une constitution symboliquement forte mais sans protection de la souveraineté produit la vulnérabilité. L’art constitutionnel consiste ainsi à équilibrer ces dimensions, à les articuler, à faire en sorte qu’elles se renforcent mutuellement. C’est ce que nous appelons une architecture de l’ordre durable, soit un système où la capacité alimente la cohérence, où la cohérence permet l’adaptabilité, où l’adaptabilité renforce la cohésion, où la cohésion protège la souveraineté, et où la souveraineté garantit la capacité.
III. La constitution de 2006 face au réel congolais
3.1. Les origines de la constitution de 2006. Pour comprendre l’impasse actuelle, il faut revenir à la genèse de la constitution de 2006. Elle n’est pas née d’un processus constituant ordinaire, mais d’un contexte exceptionnel : la sortie des guerres du Congo (1996-2003), marquée par les accords de Lusaka (1999) et de Sun City (2002), et la mise en place d’un gouvernement de transition sous l’égide de la communauté internationale.
3.1.1. Un compromis de sortie de crise. La constitution de 2006 est d’abord un compromis entre belligérants, pas l’expression d’une souveraineté populaire pleinement exercée. Le processus constituant a été largement dominé par les acteurs de la transition, eux-mêmes issus des factions armées ou des partis politiques ayant négocié les accords de paix. Ce mode de production du texte a deux conséquences majeures. La première est que la constitution a été pensée davantage comme un instrument de partage du pouvoir que comme un cadre de projection nationale. Elle devait garantir à chaque ancien belligérant une place dans le nouvel ordre institutionnel. D’où sa complexité, ses équilibres subtils, ses multiples contre-pouvoirs qui, dans la pratique, se sont révélés être des contre-pouvoirs sans pouvoir. La seconde est qu’elle a été largement inspirée de modèles étrangers, notamment le semi-présidentialisme français, sans réelle réflexion sur son adéquation aux réalités congolaises. Depuis Sun City, nous avons importé une démocratie de forme. Elle a apporté la liberté de parole et des cycles électoraux réguliers, ce qui est un acquis. Mais le prix à payer a été exorbitant et est l’impuissance de l’État, le clientélisme parlementaire, la paralysie décisionnelle face à l’urgence et le partage du gâteau comme seule méthode de gouvernement.
3.1.2. Une constitution sans peuple. Le paradoxe de la constitution de 2006 est qu’elle a été adoptée par référendum (84% de oui, avec une participation de 62%), mais qu’elle n’a jamais été véritablement appropriée par le peuple congolais. Cette appropriation suppose un travail pédagogique, une diffusion des principes, une intériorisation des valeurs. Or, rien de tel n’a été fait. La constitution est restée un texte de spécialistes, manipulé par les politiques, ignoré des citoyens. Le citoyen, lui, assiste impuissant à ce spectacle, ne sachant plus à qui demander des comptes, à qui faire confiance, qui sanctionner. Cette absence d’appropriation a permis tous les détournements. Le texte existe, mais son esprit est mort. Les articles sont là, mais leur application est subordonnée aux rapports de force. La constitution devient alors ce que les constitutionnalistes appellent une «constitution-façade», c’est-à-dire un texte formellement en vigueur, mais substantiellement inopérant (dont les dispositions sont systématiquement contournées ou violées).
3.2. Les pathologies du régime semi-présidentiel congolais. Le régime issu de la constitution de 2006 est un semi-présidentialisme, sur le modèle français, mais avec des spécificités congolaises qui en ont fait un monstre institutionnel.
3.2.1. La dualité de l’exécutif : une source permanente de conflits. Le semi-présidentialisme se caractérise par un exécutif à deux têtes : un président de la République élu au suffrage universel, et un Premier ministre issu de la majorité parlementaire, responsable devant l’Assemblée nationale. Dans la théorie, ce système peut fonctionner. Dans la pratique congolaise, il a été une machine à produire de l’instabilité et de la paralysie. En effet, cette dichotomie est un poison. Elle crée un jeu de dupes permanent où l’échec est toujours orphelin. Le Président peut accuser le gouvernement de lenteur, tandis que le gouvernement peut se plaindre, en coulisses, des interférences de la Présidence. Cette dualité a été exacerbée par la pratique politique congolaise, marquée par la personnalisation du pouvoir, le clientélisme et la logique de «vainqueur-destinataire». Au lieu de favoriser la coopération, elle a institutionnalisé le conflit, transformant chaque cohabitation (ou chaque tentative de cohabitation) en guerre de tranchées.
3.2.2. La dilution de la responsabilité. La faille la plus profonde du système réside dans la dilution systématique de la responsabilité. Le Président, qui concentre l’essentiel du pouvoir réel, est juridiquement irresponsable devant le Parlement. Le Premier ministre, responsable devant l’Assemblée, n’a souvent pas les moyens de sa politique. Résultat : nous avons un Président qui, dans les faits, peut tout impulser, tout bloquer, tout influencer, mais qui, juridiquement, n’est responsable de rien devant la nation, si ce n’est de l’accusation lointaine de haute trahison. Cette irresponsabilité a des effets dévastateurs. Elle permet la fuite devant les échecs, l’opacité des décisions, l’impunité des détournements. Les scandales se succèdent (programme des 100 jours, 145 territoires, etc.) sans qu’aucune tête ne tombe, car il est impossible d’attribuer clairement les responsabilités.
3.2.3. La neutralisation du Parlement. Le Parlement, censé être le lieu de la délibération démocratique et du contrôle de l’exécutif, a été transformé en chambre d’enregistrement au service des intérêts partisans. La fameuse ‘loi anti-défection’ et la discipline de parti absolue, dans un contexte néopatrimonial, n’ont pas pour but d’assurer la cohérence politique, mais d’asseoir la tyrannie sans restriction des chefs de partis et des ‘autorités morales’. Le député n’est plus le représentant de sa circonscription ou de sa conscience, mais le soldat discipliné de son chef. Son mandat lui est confisqué. La délibération est remplacée par la consigne de vote, l’argumentation par l’allégeance.
3.2.4. La justice instrumentalisée. Le pouvoir judiciaire, censé être le gardien de la constitution et le garant des droits, a été systématiquement instrumentalisé par l’exécutif. La Cour constitutionnelle, en particulier, a rendu des décisions alignées sur les intérêts du pouvoir en place, au mépris de l’État de droit. Le Conseil supérieur de la magistrature, présidé par le Chef de l’État, a fait de la carrière des magistrats une variable d’ajustement politique. La justice n’est pas malade ; elle est née malade. Elle n’est pas corrompue par accident ; elle a été conçue pour être un instrument du pouvoir exécutif, un rouage docile de la machine à prédation.
3.3. Les verrous constitutionnels : protection ou piège ? La constitution de 2006 comporte des «articles verrouillés», c’est-à-dire des dispositions qui ne peuvent être révisées. Il s’agit surtout (selon l’Article 218) de la forme républicaine de l’État, du principe du suffrage universel, de l’indépendance du pouvoir judiciaire, du pluralisme politique et syndical, du nombre et de la durée des mandats du Président de la République, des conditions d’éligibilité et des incompatibilités, ainsi que de la forme de l’État qui est une et indivisible. Ces dispositions constituent le «noyau dur» de la constitution, théoriquement intangible.
3.3.1. La théorie des limites matérielles à la révision. Cette technique est classique en droit constitutionnel. Elle vise à protéger les principes fondamentaux de l’ordre constitutionnel contre les majorités de circonstance. Comme l’écrivait Georges Vedel, il existe un «noyau dur» de la constitution que même le pouvoir constituant dérivé ne peut toucher. En RDC, cette protection vise à éviter qu’une majorité ne modifie la constitution pour prolonger un mandat, instaurer une dictature, ou remettre en cause les acquis démocratiques.
3.3.2. La pratique du détournement. Mais ces verrous, conçus comme des protections, sont devenus des pièges. Ils ont permis à des régimes de se maintenir au pouvoir en contournant l’esprit de la constitution tout en respectant sa lettre. Le cas le plus emblématique est celui de la prolongation du mandat de Joseph Kabila en 2016-2018. Au lieu de modifier la constitution, on a utilisé l’argument de l’impossibilité d’organiser les élections dans les délais pour rester au pouvoir. La constitution n’a pas été formellement violée, mais son esprit a été trahi. Plus récemment, la composition de la Cour constitutionnelle, la validation des mandats des députés, l’interprétation des règles de majorité, etc., ont montré que le verrouillage formel des articles ne protège pas contre l’instrumentalisation politique des institutions.
3.3.3. Le paradoxe des verrous. Le paradoxe est donc le suivant : les verrous constitutionnels, censés protéger la démocratie, ont été utilisés pour légitimer des pratiques anti-démocratiques. Ils ont donné une apparence de légalité à des situations de fait, transformant la constitution en alibi du coup d’État permanent. Ce phénomène n’est pas propre à la RDC. Le constitutionnaliste hongrois András Sajó a montré comment les «constitutions verrouillées» peuvent devenir des instruments de confiscation du pouvoir lorsqu’elles sont interprétées par des cours inféodées au pouvoir exécutif.
3.4. Le bilan objectif : ce que la constitution de 2006 a produit. Après près de vingt ans de mise en œuvre, quel bilan peut-on dresser de la constitution de 2006 ?
3.4.1. Sur le plan politique, nous relevons : (1) l’instabilité chronique : les 6 Premiers ministres entre 2006 et 2019, de multiples crises de coalition, des gouvernements sans cesse remaniés ; (2) des conflits institutionnels permanents : entre la Présidence et le Parlement, entre le Président et le Premier ministre, entre le pouvoir central et les provinces ; (3) l’affaiblissement des contre-pouvoirs : Parlement domestiqué, justice aux ordres, médias sous pression ; et (4) la perpétuation du système néopatrimonial : la constitution n’a pas empêché la corruption, le clientélisme, la prédation. Elle les a parfois facilités en multipliant les postes et les prébendes.
3.4.2. Sur le plan économique, nous relevons : (1) la croissance sans développement : la croissance économique, tirée par le secteur minier, n’a pas bénéficié à la population ; (2) la dépendance structurelle : l’économie reste extravertie, dominée par l’exportation de matières premières brutes ; (3) l’absence de planification stratégique : la constitution ne prévoit aucun mécanisme de planification à long terme, aucune coordination entre les politiques économiques ; et (4) la faiblesse de l’investissement public : le budget de l’État reste un budget de fonctionnement, pas un budget d’investissement.
3.4.3. Sur le plan social, nous relevons : (1) la pauvreté persistante : plus de 70% de la population vit sous le seuil de pauvreté ; (3) la dégradation des services publics : école, santé, eau, électricité — les services de base sont défaillants ou absents ; et (3) des inégalités croissantes : entre les riches et les pauvres, entre Kinshasa et les provinces, entre les détenteurs de rente et le peuple.
3.4.4. Sur le plan de la souveraineté, nous relevons : (1) un État faible : incapable de contrôler son territoire, de protéger ses frontières, de garantir la sécurité des citoyens ; (2) une dépendance financière : soumis aux conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale ; et (3) une vulnérabilité géopolitique : théâtre d’ingérences étrangères, de guerres par procuration, de pillage organisé.
Ce bilan n’est pas le fruit du hasard. Il est la conséquence logique d’une architecture constitutionnelle qui, sous des apparences démocratiques, organise la confusion, l’irresponsabilité et l’impuissance.
IV. Éléments pour une nouvelle Constitution congolaise
4.2. Les implications pour l’approche civilisationnelle de la construction sociale. Dans la perspective civilisationnelle, tout système a des niveaux minimaux de performance sur les différents piliers d’un système (énergie, organisation, technologie, culture, souveraineté) en dessous desquels aucune transformation durable n’est possible. Nous les appelons des seuils critiques. En dessous d’un certain niveau de performance sur l’une des dimensions, l’ensemble du système peut se dégrader, basculer dans le désordre, l’inefficacité, et la crise.
4.2.1. Les seuils critiques en RDC. Plusieurs seuils critiques sont aujourd’hui franchis au sujet des dimensions d’un ordre constitutionnel durable que nous avons décrites précédemment. En effet, le seuil de capacité est franchi, et l’État n’a pas les moyens de ses missions. Il ne peut pas payer ses fonctionnaires, construire des écoles, soigner les malades, sécuriser le territoire, etc. Le seuil de cohérence est franchi, et les institutions sont en conflit permanent, les compétences s’entrechoquent, la responsabilité se dilue, etc. Le seuil d’adaptabilité est franchi, et la constitution est trop rigide pour permettre les réformes nécessaires, mais trop souple pour résister aux détournements. Le seuil de cohésion est franchi, et le sentiment d’appartenance nationale s’effrite, les identités particulières l’emportent sur l’identité commune, etc. Enfin, le seuil de souveraineté est franchi, et le pays est perméable aux ingérences, dépendant de l’aide étrangère, vulnérable aux pressions. Et quand plusieurs seuils sont franchis, les réformes marginales sont inefficaces. Il faut alors une refondation systémique, un nouveau départ.
4.2.1. Implications politiques. Cette analyse a des implications concrètes pour la réforme constitutionnelle en RDC. La première implication est qu’il faut penser la constitution comme un tout. On ne peut pas réformer un article sans considérer ses effets sur l’ensemble du système. On ne peut pas renforcer l’exécutif sans renforcer les contre-pouvoirs. On ne peut pas décentraliser sans prévoir des mécanismes de coordination. La deuxième implication est qu’il faut prioriser les dimensions les plus défaillantes. En RDC, les seuils critiques sont franchis sur plusieurs dimensions. Mais certaines sont plus urgentes que d’autres. La capacité de l’État à agir, par exemple, est une condition préalable à toute autre réforme. Un État qui ne peut pas assurer la sécurité, collecter l’impôt, rendre la justice est un État qui ne peut rien garantir. La troisième implication est qu’il faut prévoir des mécanismes de suivi et d’évaluation. Une constitution n’est pas un texte qu’on écrit une fois pour toutes. Elle doit être accompagnée, évaluée, ajustée. Des institutions indépendantes (Cour des comptes, Conseil économique et social, Défenseur des droits) doivent pouvoir mesurer la performance du système et proposer des corrections. La quatrième implication est qu’il faut associer les citoyens. Une constitution qui n’est pas connue, comprise, appropriée par le peuple est une constitution fragile. La réforme doit être accompagnée d’un immense travail pédagogique, dans les langues nationales, sur tout le territoire. Et la cinquième implication et qu’il faut penser le temps long. Une constitution n’est pas faite pour une génération. Elle engage les générations futures. Les choix d’aujourd’hui doivent être évalués à l’aune de leurs effets sur les enfants de nos enfants. Tous ces éléments convergent sur la conclusion qu’une constitution digne de ce nom n’est pas un simple texte juridique. C’est une architecture de l’ordre durable, un système complexe qui doit équilibrer ces cinq dimensions fondamentales (la capacité, la cohérence, l’adaptabilité, la cohésion et la souveraineté). La constitution de 2006, malgré ses mérites, n’a pas su garantir cet équilibre. Elle a produit un État impuissant, des institutions conflictuelles, une nation fragmentée, et une souveraineté bradée. La tâche d’une nouvelle constitution est de restaurer cet équilibre. Non pas en copiant des modèles étrangers, mais en partant des réalités congolaises, des besoins du peuple, et des leçons de l’histoire. C’est un travail immense. Mais c’est le seul qui vaille. Car une nation qui se donne une constitution à la hauteur de ses aspirations est une nation qui se donne les moyens de son destin.
4.2. Les leçons des nations qui ont réussi. L’étude comparative des trajectoires constitutionnelles des nations qui ont réussi leur développement éclaire aussi les conditions d’une constitution capable d’assurer un ordre durable.
4.2.1. Le modèle allemand : la Grundgesetz comme constitution de la dignité. La Loi fondamentale allemande de 1949 a été conçue comme une constitution de la dignité. Son article 1er place la dignité humaine au-dessus de tout : «La dignité de l’homme est intangible. Tous les pouvoirs publics ont l’obligation de la respecter et de la protéger». Ce choix n’est pas anodin. Il répond à l’expérience du nazisme, qui avait systématiquement nié la dignité humaine. La constitution allemande fait de la protection de la dignité le fondement de tout l’ordre juridique. Pour le Congo, cette leçon est essentielle. Une constitution qui ne placerait pas la dignité humaine au centre serait une constitution sans âme, incapable de résister aux forces de la prédation.
4.2.2. Le modèle sud-coréen : la constitution du développement. La constitution sud-coréenne de 1987, après la transition démocratique, a maintenu et renforcé les dispositifs de planification économique hérités de la période autoritaire, tout en y ajoutant des garanties démocratiques solides. L’article 119 prévoit que «l’État peut réguler et coordonner les activités économiques afin de maintenir une croissance équilibrée et la stabilité de l’économie nationale». Cette disposition a permis à l’État coréen de jouer son rôle de stratège du développement (un État stratège est un État capable de définir une vision stratégique à long terme, de planifier, de coordonner les politiques publiques, d’orienter les investissements privés dans le sens de l’intérêt général). Et le développement est une guerre contre la misère, la faim et la dépendance. Il exige une unité de commandement. On ne dirige pas une guerre par comité, par consensus mou ou par des négociations infinies entre partis politiques.
2.2.3. Le modèle singapourien : la constitution de la performance. Singapour a adopté, dès son indépendance en 1965, une constitution qui donne à l’État les moyens d’une action énergique tout en garantissant une administration d’élite. Le pays a notamment institué un système de rémunération des ministres aligné sur les salaires du privé, pour attirer les meilleurs talents et lutter contre la corruption. Cette disposition, controversée, a fait ses preuves. Pour le Congo, cela pose la question de la qualité de l’élite dirigeante. Une constitution qui ne prévoit pas de mécanismes de sélection des meilleurs, de formation, de contrôle, est une constitution qui laisse le champ libre aux médiocres et aux prédateurs.
4.2.4. Le modèle sud-africain : la constitution de la réconciliation. La constitution sud-africaine de 1996 est célèbre pour avoir intégré les leçons de la Commission Vérité et Réconciliation. Elle consacre un large éventail de droits sociaux et économiques (droit au logement, à la santé, à l’éducation) et prévoit des mécanismes de contrôle de leur mise en œuvre. Cette approche est pertinente pour le Congo, qui a besoin non seulement de droits formels, mais de droits réels, de capabilités au sens d’Amartya Sen. Une constitution qui ne garantirait pas l’accès effectif à l’éducation, à la santé, à la justice, serait une constitution de papier.
4.3. Les grandes options institutionnelles. Sur la base de ces principes (capacité, dignité, réconciliation, performance, et développement), quelles options institutionnelles privilégier ?
4.3.1. Un exécutif fort et responsable. Nous plaidons pour un régime présidentiel clarifié, et débarrassé de la dualité de l’exécutif. Dans ce modèle : le Président de la République est le chef de l’État et le chef du gouvernement ; il est élu au suffrage universel pour un mandat de 6 ans (ou 7 ans), renouvelable une fois ; il nomme et révoque les ministres, qui ne sont responsables que devant lui ; et il dispose du pouvoir réglementaire et peut, dans des domaines définis, légiférer par ordonnance. Ce choix n’est pas dogmatique. Il répond à une l’exigence pragmatique que dans un contexte de reconstruction nationale, il faut un pilote unique, capable de prendre des décisions rapides et d’en assumer la responsabilité.
4.3.2. Un Parlement fort mais spécialisé. Le Parlement, dans ce schéma, n’est pas affaibli. Il est au contraire renforcé dans ses fonctions essentielles que sont la délibération législative, le contrôle de l’action gouvernementale, et l’évaluation des politiques publiques. Pour éviter la dérive clientéliste, plusieurs mesures sont nécessaires comme l’instauration d’un scrutin proportionnel pour garantir une représentation fidèle du corps électoral ; la limitation du cumul des mandats ; la professionnalisation du travail parlementaire (commissions permanentes, moyens d’expertise) ; et la transparence des travaux et des votes.
4.3.3. Une justice indépendante et accessible. L’indépendance de la justice est la clé de voûte de l’État de droit. Pour y arriver, nous proposons quelques mesures radicales comme la création d’un Haut Conseil de la Magistrature véritablement indépendant, majoritairement composé de magistrats élus par leurs pairs ; l’autonomie budgétaire du pouvoir judiciaire ; les procédures de nomination transparentes, fondées sur le mérite ; et la dépolitisation du ministère public.
4.3.4. Une décentralisation effective. Le Congo est trop grand, trop divers, pour être gouverné depuis Kinshasa seulement. Nous plaidons ainsi pour un fédéralisme souverain, soit la décentralisation actuelle renforcée par des mesures qui donnent aux provinces une autonomie réelle. Cela implique le transfert effectif et inviolable de compétences (40% des recettes nationales aux provinces) ; l’élection des gouverneurs au suffrage universel ; la création d’un Sénat des entités fédérées, garant de l’équilibre entre les territoires ; et des mécanismes inviolables de péréquation pour corriger les inégalités.
4.3.5. Des institutions de régulation et de planification. Notre perspective analytique (civilisationnelle) met en évidence la nécessité d’institutions capables de piloter le système, de coordonner les politiques, et d’évaluer les résultats. Plusieurs créations sont ainsi envisageables comme un Conseil national de planification stratégique, chargé d’élaborer les plans de développement à long terme ; une Cour des comptes aux pouvoirs renforcés, capable de sanctionner les gestionnaires publics ; un Défenseur des droits indépendant, chargé de protéger les citoyens contre l’arbitraire ; et un Conseil supérieur de la magistrature véritablement indépendant.
4.4. Les droits fondamentaux dans une perspective de capacité de durée. Une constitution n’est pas seulement une organisation des pouvoirs. Elle est aussi une déclaration de droits, une affirmation de ce que la nation doit à ses membres.
4.4.1. Les droits-libertés classiques. La nouvelle constitution doit réaffirmer solennellement les droits-libertés classiques (liberté d’expression, liberté de réunion, liberté d’association, liberté de conscience, etc). Ces droits sont le fondement de toute démocratie. Mais elle doit aussi les protéger efficacement en garantissant l’accès à un juge indépendant ; en prévoyant des recours rapides et effectifs ; et en interdisant les détournements par la loi.
4.4.2. Les droits-créances. La constitution doit aussi garantir des droits-créances, c’est-à-dire des droits qui exigent de l’État une action positive (droit à l’éducation, droit à la santé, droit au logement, droit à l’eau, droit à l’alimentation, etc). Ces droits ne sont pas des promesses vagues. Ils doivent être assortis de mécanismes de mise en œuvre comme des lois-cadres définissant les obligations de l’État ; des indicateurs de suivi et d’évaluation ; et la possibilité pour les citoyens de saisir la justice en cas de carence grave.
4.4.3. Les droits de participation. La démocratie représentative ne suffit pas. Dans le contexte néopatrimonial et néocolonial, il faut y ajouter des mécanismes de démocratie participative et contractuelle (la démocratie contractuelle est une conception de la démocratie où l’élection est un contrat entre le peuple et ses représentants, avec des objectifs précis, des indicateurs de performance, et des mécanismes de sanction en cas de non-respect). Cela inclut le référendum d’initiative populaire ; les budgets participatifs au niveau local ; les consultations préalables sur les grands projets et grands engagements ; et la possibilité de révoquer les élus en cours de mandat (dans des conditions strictes).
4.4.4. Les droits des générations futures. Dans la perspective civilisationnelle, la constitution doit aussi protéger les générations futures. Elle doit garantir que les décisions d’aujourd’hui n’hypothèquent pas l’avenir. Cela implique un travail acharné pour l’accumulation équitable de la richesse, des capacités de défense, des savoirs dans la course de l’Histoire humaine (afin de ne pas avoir des générations orphelines, dépendantes, pauvres et derniers dans l’espèce humaine) ; la protection de l’environnement et des ressources naturelles ; la soutenabilité de la dette publique ; la préservation du patrimoine culturel et historique ; ainsi que l’obligation de transmission aux générations futures.
4.5. La question épineuse des verrous constitutionnels. Faut-il des verrous constitutionnels ? Si oui, lesquels et comment les garantir ?
4.5.1. Le nécessaire et le contingent. La distinction classique entre le noyau dur (ce qui ne peut être changé) et le reste (ce qui peut être révisé) est pertinente. Mais elle suppose de définir clairement ce noyau dur. Nous proposons plusieurs principes intangibles comme la forme républicaine de l’État ; l’unité et l’indivisibilité de la République ; la souveraineté nationale ; les droits fondamentaux de la personne humaine ; et la limitation du nombre et de la durée des mandats du Président.
4.5.2. Les garde-fous contre les détournements. Mais des verrous formels ne suffisent pas. Il faut des garde-fous procéduraux et institutionnels comme une Cour constitutionnelle véritablement indépendante, composée de juges nommés pour un long mandat non renouvelable, selon des modalités transparentes ; des majorités qualifiées pour toute révision (par exemple, les 2/3 des deux chambres) ; la possibilité d’un référendum confirmatif ; et l’interdiction de réviser la constitution en période de crise ou d’état d’urgence.
4.5.3. La souplesse nécessaire. Inversement, la constitution ne doit pas être trop rigide. Elle doit pouvoir évoluer, s’adapter aux circonstances, intégrer les leçons de l’expérience. Le compromis classique est celui d’une procédure de révision plus exigeante que la loi ordinaire, mais pas impossible. Par exemple, l’initiative partagée (Président + Parlement), le vote à la majorité qualifiée, puis référendum.
V. La voie de la refondation : comment changer de constitution ?
5.1. Changer ou réviser ? Le débat sur le pouvoir constituant. La question préalable est celle de la nature du changement : s’agit-il d’une révision (dans le cadre de la constitution existante) ou d’une refondation (par un nouveau pouvoir constituant) ?
5.1.1. La distinction classique entre pouvoir constituant originaire et dérivé. Le droit constitutionnel classique distingue le pouvoir constituant originaire (celui qui établit une nouvelle constitution ; qui est souverain, illimité, et qui s’exprime généralement par référendum) ; du pouvoir constituant dérivé (celui qui révise la constitution existante, dans les limites et selon les procédures qu’elle prévoit).
5.1.2. Le dilemme congolais. La constitution de 2006, dans son article 218, fixe les limites de sa révisabilité. Elle interdit notamment toute révision portant sur la forme républicaine, le nombre et la durée des mandats du Président, etc. Faut-il considérer que ces limites sont absolues, ou qu’elles ne lient que le pouvoir constituant dérivé, pas le pouvoir constituant originaire ? La question est classique. Georges Vedel soutenait que «le pouvoir constituant originaire ne peut être lié par aucune règle antérieure». En d’autres termes, un peuple a toujours le droit de se donner une nouvelle constitution, même si cela implique de violer les procédures prévues par l’ancienne. Mais cette position suppose que le peuple puisse effectivement exercer ce pouvoir, c’est-à-dire qu’il y ait une expression authentique de sa volonté souveraine. Or, c’est précisément ce qui est en cause dans un contexte néopatrimonial.
5.1.3. La voie de la légitimité démocratique. Pour éviter l’écueil du coup d’État constitutionnel, la voie la plus sûre est celle de la légitimité démocratique. Cela implique un large débat national sur les réformes nécessaires, associant toutes les forces vives de la nation (partis, société civile, églises, syndicats, autorités coutumières, diaspora) ; une Assemblée constituante élue spécifiquement pour cette mission, sur la base d’un scrutin proportionnel garantissant la représentation de toutes les sensibilités ; et un Projet soumis à référendum, pour que le peuple se prononce directement sur le texte final. Cette voie est plus longue, plus coûteuse, plus complexe qu’une simple révision parlementaire. Mais c’est la seule qui soit à la hauteur de l’enjeu. C’est la seule qui puisse fonder la légitimité du nouveau pacte.
5.2. Les conditions de succès d’une refondation. Une nouvelle constitution ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle soit applicable, appliquée, et respectée.
5.2.1. La pédagogie constitutionnelle. La première condition est la pédagogie. Une constitution doit être connue, comprise, et appropriée par les citoyens. Cela implique la traduction du texte dans les quatre langues nationales ; des campagnes de vulgarisation dans les médias et sur le terrain ; l’intégration de l’éducation civique et constitutionnelle dans les programmes scolaires ; et la formation des agents publics à l’esprit et à la lettre de la constitution.
5.2.2. La culture constitutionnelle. Au-delà du texte, c’est une culture constitutionnelle qu’il faut construire. Une culture du respect des règles, de la séparation des pouvoirs, et des droits fondamentaux. Cette culture ne se décrète pas. Elle s’acquiert par la pratique, par l’expérience quotidienne de la justice, et par la sanction effective des violations. Elle suppose une vigilance citoyenne permanente.
5.2.3. Les gardiens de la constitution. Une constitution sans gardiens efficaces est une constitution morte. Le gardien principal est la Cour constitutionnelle, dont l’indépendance et la compétence doivent être garanties. Les autres gardiens nécessaires sont le peuple, par l’exercice de ses droits (vote, pétition, recours) ; la société civile, par son travail de veille et de dénonciation ; les médias, par leur fonction de contre-pouvoir ; et les institutions de contrôle (Cour des comptes, Médiateur, etc.).
5.2.4. La patience historique. Enfin, une constitution ne produit ses effets que dans le temps long. Il faut des années, parfois des décennies, pour qu’un ordre constitutionnel s’enracine, pour que les pratiques se stabilisent, et pour que les habitudes se transforment. Cette patience n’est pas de la passivité. Elle est la conscience civilisationnelle que les grandes œuvres ne s’accomplissent pas en un jour. Elle est la détermination à transmettre aux générations futures un héritage plus solide que celui que nous avons reçu.
Conclusion : Le pari de la Quatrième République
Au terme de ce parcours, une conviction s’impose : la Constitution congolaise actuelle (adoptée le 18 février 2006 par référendum populaire et modifiée par la Loi n°11/002 du 20 janvier 2011), a fait son temps. Elle a été un compromis nécessaire pour sortir de la guerre, mais elle n’a pas su produire l’ordre, la prospérité et la justice qu’elle promettait. Elle a été détournée, contournée, vidée de sa substance par le système néopatrimonial qu’elle était censée combattre. L’heure n’est pas à la révision cosmétique, au rafistolage, aux ajustements marginaux. L’heure est à la refondation. Il faut une nouvelle constitution, une Quatrième République, qui soit à la hauteur des défis du XXIe siècle et des aspirations du peuple congolais. Cette nouvelle constitution ne peut pas être un simple texte technique, rédigé par des experts dans l’ombre des cabinets ministériels. Elle doit être l’œuvre du peuple tout entier, le fruit d’un débat national approfondi, d’une assemblée constituante légitime, et d’un référendum solennel. Elle doit incarner les principes qui fondent toute société/civilisation digne de ce nom et que sont la souveraineté comme préalable à toute indépendance réelle ; la dignité comme fondement de l’ordre juridique ; la responsabilité comme chaîne inviolable liant les gouvernants aux gouvernés ; la capacité comme exigence pour un État qui veut agir ; et la complémentarité comme structure d’un vivre-ensemble harmonieux. Elle doit organiser les pouvoirs de manière à produire de l’ordre (Maât) et à résister aux forces de la dissolution (Isefet) ce qui implique un exécutif fort, unifié et responsable ; un Parlement délibérant, contrôlant, évaluant ; une justice indépendante, accessible, efficiente ; ainsi que des provinces autonomes, dynamiques, et solidaires. Elle doit garantir des droits réels, effectifs, opposables que sont les droits-libertés classiques ; les droits-créances économiques et sociaux ; les droits de participation citoyenne ; et les droits des générations futures. Elle doit enfin être vivable, c’est-à-dire adaptée aux réalités congolaises, à la diversité culturelle, à la géographie immense, à l’histoire tourmentée du pays. La tâche civilisationnelle de donner au pays et au peuple une telle Constitution (bien écrite et incarnée) est immense. Elle exigera du courage, de l’intelligence, et de la persévérance. Mais l’alternative est pire : elle est celle de continuer à vivre sous une constitution-façade, qui protège les prédateurs et désespère le peuple. Le peuple congolais a soif de justice, de dignité, de prospérité. Il aspire à un État qui le protège, qui le serve, qui l’élève. Il est temps de lui donner les institutions à la hauteur de ses aspirations. Il est temps de fonder la Quatrième République.
Bibliographie pour inspirer une réflexion
- ACEMOGLU, Daron, & ROBINSON, James A. Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty. New York : Crown Business, 2012.
- AMIN, Samir. L’Impérialisme et le développement inégal. Paris : Minuit, 1976.
- ARENDT, Hannah. On Revolution. New York : Viking Press, 1963.
- ARISTOTE. Les Politiques. Paris : Flammarion, 1993.
- BARANGER, Denis. Écrire la constitution non écrite. Paris : PUF, 2008.
- BAYART, Jean-François. L’État en Afrique : la politique du ventre. Paris : Fayard, 1989.
- CHANG, Ha-Joon. Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective. Londres : Anthem Press, 2002.
- CONAC, Gérard (dir.). Les constitutions africaines. Paris : Economica, 1995.
- CONSTANT, Benjamin. De la liberté chez les Modernes. Paris : Pluriel, 1980.
- DAHL, Robert A. Polyarchy: Participation and Opposition. New Haven : Yale University Press, 1971.
- DE VILLERS, Gauthier, & WILLAME, Jean-Claude. République Démocratique du Congo : Chronique politique d’un entre-deux-guerres, 1990-1996. Paris : L’Harmattan, 1998.
- DE WITTE, Ludo. L’Assassinat de Lumumba. Paris : Karthala, 2000.
- DIAMOND, Larry. The Spirit of Democracy: The Struggle to Build Free Societies Throughout the World. New York : Times Books, 2008.
- FAVOREU, Louis. Droit constitutionnel. Paris : Dalloz, 2015.
- GAUDUSSON, Jean du Bois de, & DESOUCHES, Christine. Les constitutions africaines publiées en langue française. Paris : La Documentation française, 1998.
- HÄBERLE, Peter. Verfassungslehre als Kulturwissenschaft. Berlin : Duncker & Humblot, 1998.
- HAMON, Francis, & TROPER, Michel. Droit constitutionnel. Paris : LGDJ, 2017.
- HAR-TEMA HAR-MAKHERU, Amsu, et al. Le Grand dessein : Faire de la RDC une Nation-Civilisation puissante. Kinshasa : Alfajiri, 2025.
- HAR-TEMA HAR-MAKHERU, Amsu, et al. Théorie Générale de la Valeur-Néguentropie. Kinshasa : Alfajiri, 2025.
- HOBBES, Thomas. Léviathan. Paris : Gallimard, 2000.
- HUNTINGTON, Samuel P. The Third Wave: Democratization in the Late Twentieth Century. Norman : University of Oklahoma Press, 1991.
- KABAMBA, Bob. La démocratie au Congo-Kinshasa : entre espérances et désillusions. Louvain-la-Neuve : Academia-Bruylant, 2013.
- KABUYA KALALA, François. L’effondrement de l’État au Zaïre. Kinshasa : Presses Universitaires du Zaïre, 1996.
- LINZ, Juan J. Totalitarian and Authoritarian Regimes. Boulder : Lynne Rienner Publishers, 2000.
- LINZ, Juan J., & STEPAN, Alfred. Problems of Democratic Transition and Consolidation. Baltimore : Johns Hopkins University Press, 1996.
- LIST, Friedrich. Système national d’économie politique. Paris : Gallimard, 1998.
- LOCKE, John. Traité du gouvernement civil. Paris : Flammarion, 1992.
- MBAYA, Étienne-Richard. Géopolitique de l’Afrique et du Moyen-Orient. Paris : Nathan, 2012.
- MBOKOLO, Elikia. Afrique noire : histoire et civilisations. Paris : Hatier, 1992.
- MONTESQUIEU. De l’esprit des lois. Paris : Gallimard, 1995.
- MPASE NSELENGE MPETI, Paul. La faillite du mobutisme. Kinshasa : Editions Saint Paul, 1995.
- NDAYWEL È NZIEM, Isidore. Histoire générale du Congo : de l’héritage ancien à la République démocratique. Paris-Bruxelles : Duculot, 1998.
- NZONGOLA-NTALAJA, Georges. The Congo from Leopold to Kabila: A People’s History. Londres : Zed Books, 2002.
- O’DONNELL, Guillermo, & SCHMITTER, Philippe C. Transitions from Authoritarian Rule: Tentative Conclusions about Uncertain Democracies. Baltimore : Johns Hopkins University Press, 1986.
- PRIGOGINE, Ilya, & STENGERS, Isabelle. La Nouvelle Alliance : métamorphose de la science. Paris : Gallimard, 1979.
- REINERT, Erik S. How Rich Countries Got Rich and Why Poor Countries Stay Poor. Londres : Constable, 2007.
- ROUSSEAU, Jean-Jacques. Du contrat social. Paris : Flammarion, 2001.
- SAJÓ, András. Constitutional Sentiments. New Haven : Yale University Press, 2011.
- SIEYÈS, Emmanuel. Qu’est-ce que le Tiers-État ? Paris : Flammarion, 1988.
- TROPER, Michel. La philosophie du droit. Paris : PUF, 2003.
- VANSINA, Jan. Paths in the Rainforests: Toward a History of Political Tradition in Equatorial Africa. Madison : University of Wisconsin Press, 1990.
- VEDEL, Georges. Manuel élémentaire de droit constitutionnel. Paris : Sirey, 1949.
- WILLAME, Jean-Claude. Patrimonialism and Political Change in the Congo. Stanford : Stanford University Press, 1972.
