Pourquoi certaines nations dominent-elles l’économie mondiale tandis que d’autres restent durablement pauvres ? Pourquoi l’industrialisation a-t-elle émergé en Europe occidentale plutôt qu’ailleurs ? Le développement dépend-il des ressources naturelles, des institutions, de la culture, de la technologie ou de l’histoire ? Publié en 1998, The Wealth and Poverty of Nations tente de répondre à ces questions immenses à travers une vaste fresque historique couvrant plusieurs siècles d’histoire économique mondiale. Son auteur, David Landes, professeur à Harvard et spécialiste de l’histoire industrielle européenne, y défend l’idée que la richesse des nations dépend avant tout de leur capacité à produire de l’innovation, de la discipline productive, des institutions efficaces et une culture favorable au progrès technique. Le livre s’inscrit dans une tradition intellectuelle classique de l’histoire économique occidentale, mais il demeure aujourd’hui encore une référence incontournable dans les débats sur le développement.
Contrairement à des auteurs comme Walter Rodney ou Samir Amin, qui insistent sur les structures internationales de domination, Landes place au centre de son analyse les dynamiques internes des sociétés. Sa question fondamentale est de savoir pourquoi certaines sociétés ont-elles réussi à générer durablement de la productivité, de l’innovation et de la croissance, alors que d’autres sont restées économiquement stagnantes. Pour Landes, la révolution industrielle européenne ne relève ni du hasard ni d’un simple pillage colonial. Elle résulte d’une combinaison historique particulière entre progrès scientifique, innovations techniques, organisation du travail, culture de l’épargne, protection des droits de propriété, développement des institutions, et valorisation sociale du savoir.
L’auteur accorde une place centrale à la technologie. Selon lui, les nations qui dominent l’économie mondiale sont celles qui maîtrisent la production, les machines, les procédés industriels, les capacités scientifiques, et l’innovation continue. Dans cette perspective, la richesse ne découle pas principalement des ressources naturelles. Landes rappelle d’ailleurs que plusieurs pays riches disposent de peu de ressources stratégiques, tandis que certains pays extrêmement riches en minerais ou en pétrole restent pauvres ou fragiles institutionnellement.
L’un des fils rouges du livre est ainsi l’idée que la richesse moderne provient davantage des capacités humaines et organisationnelles que des dons de la nature. L’auteur insiste également sur le rôle des institutions politiques et économiques. Pour lui, les sociétés qui favorisent la sécurité juridique, l’investissement, l’éducation, la stabilité, l’entrepreneuriat, et la circulation des connaissances créent un environnement favorable à l’accumulation économique.
Landes oppose souvent les sociétés ouvertes à l’innovation aux sociétés qu’il juge plus rigides ou moins adaptées aux transformations technologiques mondiales. Il explique notamment la montée de l’Europe par sa fragmentation politique. Contrairement à de grands empires centralisés, l’Europe aurait bénéficié d’une compétition permanente entre États, stimulant l’innovation, le commerce, l’exploration, la finance, et l’industrie. Le livre revient longuement sur la révolution industrielle britannique, présentée comme le grand tournant de l’histoire économique moderne. Landes décrit comment la mécanisation, l’énergie charbonnière, l’industrie textile, l’horlogerie, la métallurgie, et les innovations techniques ont transformé les rapports de production et donné à l’Europe occidentale une avance décisive.
Mais c’est précisément cette interprétation qui a suscité de nombreuses controverses. Des critiques reprochent en effet à Landes de sous-estimer le rôle de l’esclavage et de la colonisation dans l’accumulation européenne, de surestimer les facteurs culturels, et parfois de glisser vers une lecture culturaliste du développement. Certains chercheurs estiment également qu’il minimise les asymétries du système mondial, les effets du colonialisme, les mécanismes de dépendance économique, ou encore les contraintes géopolitiques pesant sur les pays du Sud.
Malgré ces critiques, le livre demeure extrêmement important car il oblige à poser une question souvent évitée dans les analyses purement géopolitiques : pourquoi certaines sociétés parviennent-elles à construire des capacités productives durables tandis que d’autres échouent à les consolider ? Pour les pays africains, cette interrogation conserve une portée stratégique majeure. Car même lorsque l’on reconnaît les effets historiques du colonialisme et de la domination internationale, demeure la question des capacités internes (institutions, formation technique, organisation industrielle, gouvernance, innovation, et discipline économique). Pour des États comme la République démocratique du Congo, riche en ressources mais faiblement industrialisée, la réflexion de Landes met en lumière le fait que les matières premières seules ne produisent pas le développement. Sans infrastructures, sans capacités scientifiques, sans transformation industrielle, sans institutions efficaces, et sans stratégie technologique, la richesse naturelle peut même devenir source de dépendance et de vulnérabilité. L’un des grands mérites du livre est enfin de replacer le développement dans le temps long. Landes rappelle que les trajectoires économiques se construisent sur des décennies, parfois des siècles. Les écarts de richesse contemporains ne sont pas simplement des accidents conjoncturels ; ils résultent d’accumulations historiques profondes.
Ainsi, plus de vingt-cinq ans après sa publication, The Wealth and Poverty of Nations continue ainsi d’alimenter un débat fondamental entre deux grandes visions du développement : celle qui insiste principalement sur les structures mondiales de domination, et celle qui met davantage l’accent sur les capacités internes des sociétés. En réalité, la puissance du livre réside peut-être précisément dans cette tension. Car il rappelle la vérité souvent inconfortable qu’aucune nation ne peut durablement transformer sa position dans le monde sans construire ses propres capacités technologiques, institutionnelles et productives.