Pendant longtemps, le développement économique a été mesuré presque exclusivement par des chiffres (croissance du PIB, revenu par habitant, industrialisation, productivité, investissements, etc.). Dans cette vision classique, une nation était considérée comme «développée» lorsqu’elle produisait davantage de richesses matérielles. Mais, et si le développement n’était pas seulement une question de richesse? C’est la question à laquelle Amartya Sen dansDevelopment as Freedom, publié en 199, nous donne la réponse. L’idée révolutionnaire qu’il y apporte est que le véritable développement ne consiste pas seulement à augmenter la richesse, mais à élargir les libertés réelles dont disposent les êtres humains.
Avec ce livre majeur, Sen déplace radicalement le centre de gravité de l’économie du développement. La question n’est plus uniquement : combien un pays produit-il ? mais : que (quoi) les individus sont-ils réellement capables de faire, de devenir et de choisir ? Le livre marque ainsi une rupture profonde avec les approches strictement économiques du développement. Pour Sen, une société peut afficher une forte croissance, des infrastructures modernes, et des exportations importantes, tout en maintenant une grande partie de sa population dans la pauvreté, l’ignorance, la maladie, l’exclusion, ou l’absence de liberté réelle. Le développement devient alors une question profondément humaine. Sen introduit alors au cœur de sa réflexion le concept de «capacités» (capabilities). Selon lui, le véritable progrès dépend de la capacité des individus à mener la vie qu’ils ont des raisons de valoriser.
Cela implique notamment l’accès à l’éducation, la santé, la sécurité alimentaire, la participation politique, l’égalité des chances, la liberté d’expression, et la dignité sociale. Autrement dit, le revenu est important, mais il n’est qu’un moyen parmi d’autres. Deux personnes disposant du même revenu peuvent avoir des libertés réelles très différentes selon leur état de santé, leur accès aux services publics, leur environnement social, leur genre, leur niveau d’éducation, ou encore leur sécurité politique. Cette approche a profondément transformé les politiques internationales de développement. Elle influencera directement la création de l’Indice de Développement Humain (IDH) du Programme des Nations unies pour le développement, qui combine le revenu, la santé, et l’éducation.
L’une des idées les plus puissantes du livre est que les libertés sont à la fois le but et le moteur du développement. Selon Sen, les sociétés qui garantissent la participation démocratique, l’accès à l’information, les droits sociaux, et l’inclusion sont souvent mieux armées pour prévenir les famines, les catastrophes sociales, la corruption massive, ou encore la stagnation économique. L’auteur avance par exemple la thèse célèbre selon laquelle aucune grande famine n’a jamais eu lieu dans une démocratie fonctionnelle dotée d’une presse libre. Pour Sen, les libertés politiques jouent donc aussi un rôle économique concret.
Le livre critique également les visions autoritaires du développement selon lesquelles les libertés pourraient être sacrifiées temporairement au nom de la croissance. Sen rejette l’idée qu’il faudrait choisir entre démocratie, justice sociale, et développement économique. Au contraire, il considère que ces dimensions se renforcent mutuellement. Cette réflexion prend une résonance particulière dans les pays du Sud, où certaines élites ont parfois défendu l’idée d’un «développement autoritaire» fondé sur la centralisation du pouvoir, le contrôle politique, la limitation des libertés, et la priorité absolue à la croissance. Sen rappelle qu’une économie peut croître tout en produisant l’exclusion, les inégalités extrêmes, la marginalisation, et la vulnérabilité sociale. L’un des grands mérites de Sen est aussi d’avoir réintroduit l’éthique dans l’économie. À travers son ouvrage, il refuse de considérer les êtres humains comme de simples variables statistiques ou des agents abstraits du marché. Le développement devient ainsi un projet de civilisation.
Pour des pays comme la République démocratique du Congo, le livre pose une question fondamentale : le développement doit-il être mesuré uniquement par l’exploitation des ressources naturelles et la croissance macroéconomique, ou par l’amélioration concrète des capacités humaines? Car une nation riche en minerais peut demeurer pauvre en éducation, santé, infrastructures sociales, protection des droits, et opportunités réelles pour sa population. Le livre n’échappe cependant pas aux critiques. La plus important n’est pas l’approche parfois trop philosophique de Sen, ni ses concepts difficiles à mesurer précisément, mais sa sous-estimation des rapports de force géopolitiques et économiques internationaux, qui sont pourtant structurant pour le cas de la RDC par exemple. De plus, les libertés individuelles ne suffisent pas à résoudre les problèmes structurels liés au capitalisme mondial, aux dépendances économiques, ou encore aux asymétries de puissance.
Quoiqu’il en soit, avec sa richesse analytique et intellectuelle, Development as Freedom a tout naturellement profondément changé le langage du développement international. Aujourd’hui encore, les notions de développement humain, d’inclusion, de capacités et de capabilités, de pauvreté multidimensionnelle, d’empowerment,…portent l’empreinte intellectuelle de Sen. Et plus de vingt ans après sa publication, le livre conserve une actualité remarquable dans un monde confronté aux inégalités croissantes, aux crises sociales, aux tensions démocratiques, et aux limites d’une croissance purement quantitative. Son message central et qui reste d’une puissance rare est qu’une nation ne se développe pas véritablement lorsque sa richesse augmente seulement, mais lorsque les êtres humains qui la composent gagnent réellement en liberté, en dignité et en capacité d’agir sur leur propre destin.