Pendant des décennies, l’idée qui a dominé l’économie mondiale est que pour se développer, les nations pauvres devaient ouvrir leurs marchés, réduire le rôle de l’État, privatiser leurs entreprises publiques et laisser la concurrence internationale organiser naturellement leur croissance. Cette doctrine, portée notamment par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, a profondément façonné les politiques économiques africaines depuis les années 1980. Mais un livre est venu fissurer cette orthodoxie avec une force remarquable : Kicking Away the Ladder, publié en 2002 par l’économiste sud-coréen Ha-Joon Chang.
Son argument central, simple mais explosif est que les pays aujourd’hui développés n’ont jamais appliqué les politiques qu’ils recommandent désormais aux nations pauvres. Selon Chang, les grandes puissances industrielles, de la Grande-Bretagne aux États-Unis, en passant par l’Allemagne et le Japon, se sont construites grâce à un mélange assumé de protectionnisme, d’intervention étatique, de subventions industrielles et de planification stratégique. Une fois devenues dominantes, elles ont ensuite défendu le libre-échange comme doctrine universelle, empêchant les autres pays d’utiliser les mêmes instruments de développement. C’est le sens de la métaphore du titre : «retirer l’échelle». Après avoir gravi les marches du développement grâce à l’État stratège, les puissances industrielles ont retiré cette échelle pour empêcher les nations périphériques de les rejoindre. Le livre constitue ainsi une attaque frontale contre le récit selon lequel le marché libre serait historiquement responsable de l’industrialisation occidentale. Chang rappelle notamment que les États-Unis furent parmi les pays les plus protectionnistes du XIXe siècle. L’Allemagne de Friedrich List défendait également la protection des «industries naissantes», considérant qu’un pays ne pouvait concurrencer les grandes puissances sans soutien public temporaire.
L’intérêt majeur du livre réside dans son approche historique. Là où beaucoup de débats économiques restent théoriques, Chang retourne aux archives, aux politiques douanières, aux stratégies industrielles concrètes et aux trajectoires réelles des nations développées. Et son constat est clair est qu’aucun grand pays industriel ne s’est développé par le libre marché seul. Cette thèse résonne aujourd’hui avec une force particulière. Car au moment même où les pays africains ont longtemps été encouragés à limiter l’intervention publique, les grandes puissances mondiales reviennent massivement à des politiques industrielles agressives. Les États-Unis subventionnent désormais leurs secteurs technologiques et énergétiques. L’Europe parle de souveraineté industrielle. La Chine combine planification étatique, puissance financière et contrôle technologique. Même les discours sur les chaînes d’approvisionnement, les minerais stratégiques ou la relocalisation industrielle traduisent ce retour du politique dans l’économie mondiale. Autrement dit, ce que l’on présentait hier comme économiquement «irrationnel» devient aujourd’hui une nécessité stratégique pour les puissances elles-mêmes.
Pour l’Afrique, et particulièrement pour la République démocratique du Congo, l’enjeu est immense. Le continent reste en effet largement enfermé dans une économie d’exportation de matières premières. cCobalt, cuivre, lithium, or, pétrole ou coltan quittent souvent le sol africain sans transformation industrielle locale significative. Le problème posé par Chang devient alors profondément africain, et il consiste à savoir comment développer une véritable souveraineté économique lorsque les règles internationales limitent précisément les instruments qui ont permis aux autres de se développer. Le livre ne défend pas un étatisme aveugle. Chang reconnaît que toutes les politiques industrielles ne réussissent pas et que des États faibles ou corrompus peuvent détourner ces stratégies. Mais il insiste sur le point fondamental que sans capacités productives, technologiques et industrielles, aucune nation ne peut durablement garantir sa souveraineté. Cette réflexion rejoint aujourd’hui un débat beaucoup plus large sur la place de l’Afrique dans le nouvel ordre mondial. Car derrière les discussions techniques sur le commerce, les subventions ou les investissements se cache la question politique centrale de savoir qui produit ? qui transforme ? qui maîtrise la technologie ? et qui fixe les règles du système mondial ?
Vingt ans après sa publication, Kicking Away the Ladder apparaît ainsi presque prophétique. Il a anticipé le retour massif de l’État dans l’économie mondiale et la crise du consensus néolibéral qui dominait depuis les années 1980. Pour les élites africaines, ce livre constitue bien plus qu’un ouvrage académique. Il est une invitation à repenser le développement non comme simple adaptation aux prescriptions internationales, mais comme projet stratégique de transformation historique. Et peut-être, surtout, comme un rappel brutal que les nations qui refusent de construire leurs propres capacités productives finissent souvent par dépendre éternellement des décisions des autres.